« Quand il eut terminé le livre
qui l’avait accompagné ces derniers soirs, satisfait, il prit dans le tiroir de
sa table de chevet sa « liste de la honte ». C’était un inventaire
d’environ cent cinquante classiques que tout le monde affirmait avoir lus et
relus, mentant honteusement. Marzio ne faisait pas exception. »
Je viens de lire ces jours-ci un
charmant roman policier (Je n’en lis guère plus d’un ou deux par an), La
librairie des chats noirs[1]. Dans ce roman, Marzio le
principal protagoniste est libraire et il s’est amusé à dresser la liste des
classiques qu’à sa grande honte il n’a pas lus. La liste, bien sûr, n’est pas
donnée aux lecteurs de ce polar, sinon quelques titres parmi lesquels tout
lecteur un tant soit peu au fait de la grande littérature européenne peut
sourire en découvrant Le Rouge et le Noir, Ulysse, L’homme
sans qualité, et Les quatre filles du docteur March et Les
Buddenbrook. Ce clin d’œil à la gloire des classiques m’a beaucoup amusée
et a nourri un sentiment de honte (comme quoi !) car j’étais incapable de
mettre un nom d’écrivain sur Les Buddenbrook bien que le titre ne
me fût pas inconnu. Vérification faite (merci Wikipédia !), il s’agit de
Thomas Mann. C’est que je n’ai jamais lu Thomas Mann. Donc pas ouvert non plus La
montagne magique dont le tire m’est pourtant familier. Nos yeux absorbent
des titres de couvertures chez les libraires et ma formation littéraire
universitaire y est aussi sans doute pour quelque chose. Alors voilà de quoi
commencer ma propre liste de la honte. Aurait-elle cent cinquante
références ? Assurément non.
Quoique cela dépend de ce que l’on fait entrer dans la catégorie classique.
Des romans récents sont devenus des classiques.
La liste est subjective. Quelqu’un m’a donné
un jour un florilège des 1001 livres qu’il faut avoir lus dans sa vie[2].
Sans doute se sentait-il arrivé à un âge où il avait un tel détachement de tout
qu’il ne s’estimait plus être un marathonien de la lecture, si tant est qu’il ait
lu beaucoup de romans, préférant l’Histoire. Et plus cruellement, la cécité du
grand âge le gagnant l’obligeait à un certain renoncement. Alors que j’ai bien
entamé la moitié d’un siècle en bougies soufflées, la question de mon propre
parcours de lectrice me titille. Ne plus voir clair pour lire serait pour moi
la plus affreuse invalidité de la vieillesse. Mais j’ai encore, heureusement,
de la marge et de belles années devant moi à pouvoir dévorer du papier !
Et il ne faut point songer à ce que disait Umberto Ecco, plein de clairvoyance
et de résignation, dans un entretien avec Jean-Claude Carrière si ma mémoire ne
me fait pas défaut. « Il y a plus de livres dans le monde que d'heures
pendant lesquelles nous les lirons. »
Alors si moi aussi je dressais cette
liste de la honte, quels titres y mettrais-je ? En voici quelques-uns qui
me viennent spontanément à l’esprit, outre l’œuvre de Thomas Mann susnommé :
Ulysse de
James JOYCE, L’homme sans qualité de Robert MUSIL, Les frères Karamazov
de Fedor DOSTOÏEVSKI, Guerre et paix de Léon TOLSTOÏ, Gargantua
et Pantagruel (in extenso) de François RABELAIS, La vie mode d’emploi
de Georges PEREC, Le bruit et la fureur de William FAULKNER, Tess d’Urberville
de Thomas HARDY, Le roi Lear de William SHAKESPEARE, Frankenstein
de Mary SHELLEY.
Loin de jouer les fausses modestes, je
m’arrête là parce que je sèche. Et surtout je m’aperçois que je ne cite que des
auteurs occidentaux. Quid des écrivains de langue arabe ? (J’aurais pu
citer Le Livre des jours de Taha Hussein si je ne l’avais pas lu il y a
peut-être trente ans. Remarquable et émouvant !) Quid des
Japonais ? (J’ai lu quelques Kawabata) Et tant d’autres…. Le monde des
lettres est vaste et nous le restreignons souvent à la littérature occidentale.
Enfin, si j’avais dressé une liste
avant le confinement, j’aurais ajouté Belle du seigneur d’Albert COHEN
et Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand CELINE. Comme quoi il
n’est jamais trop tard pour me plonger dans les incontournables ! Et loin
de moi l’idée d’avoir honte. On apprend et on découvre à tout âge.
[1] Piergiorgio
PULIXI La librairie des chats noirs, Editions Totem 2025, page 103.
[2] Les
1001 livres qu’il faut avoir lus dans sa vie, Editions Flammarion, 2007,
ouvrage réalisé sous la direction de Peter Boxall



