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samedi 12 septembre 2026

Ceux qui travaillent avec la mer

 


                                         Réflexions d'un pêcheur attablé, Emile Fréchon, 1900


         La bibliothèque de Boulogne-sur-Mer propose du 30 juin au 20 septembre une très belle exposition de photographies du journaliste Emile Fréchon (1848-1921) dont j’ignorais tout de lui avant de découvrir cette rétrospective. Photographe amateur, il fut très vite reconnu par ses pairs et considéré comme le Jean-François Millet de la photographie car son naturalisme, ses clichés du monde paysan et ses cadrages rappellent effectivement le peintre de Barbizon. Ses photographies laissent non seulement un témoignage de la ruralité mais aussi du peuple algérien ou des habitants des polders hollandais dans les premières années du vingtième siècle. L’exposition a habilement mis en perspective des clichés de paysannes, porteuses d’eau, lavandières, pour ne citer que quelques exemples, de la campagne française ou du bled. Similitude des postures, d’un quotidien pauvre et voué au labeur, mais auxquels l’artiste a su donner une touche de poésie et de beauté par son travail sur la lumière et sa capacité à immortaliser l’ingénuité et la noblesse de ses sujets. On lui doit également des séries de portraits particulièrement émouvants de marins, notamment ceux d’Etaples et Boulogne-sur-Mer, et de leurs familles. Qu’il s’agisse de mises en scène autour de la table dans leur foyer (jouer aux dés, manger la soupe) ou de leur travail sur le bateau comme passer la quille au coaltar, chacun de ces clichés va au-delà du simple témoignage historique. Il n’y a, dans leurs vareuses rapiécées, leurs suroîts de toile enduite, leurs visages burinés, aucun misérabilisme mais toute l’empathie du lettré pour des hommes qui affrontent la mer dans des conditions climatiques éprouvantes, au péril de leur vie bien souvent. Quelque vingt à trente ans séparent les hommes de ces photographies des portraits de marins que Victor Hugo a dressés dans La Légende des siècles[1] et Les Travailleurs de la mer[2]. Le portrait d’un marin attablé pensivement, un verre à la main m’a immédiatement rappelé Barður, ce pêcheur à la morue islandais, dans le sublime roman de Jón Kalman Stefánsson Entre ciel et terre[3], parti en mer sans sa vareuse, l’esprit tout imprégné de quelques vers du Paradis perdu[4] de Milton dont il venait de savourer les mots. Le bateau est pris dans la tempête, l’eau glacée cingle les marins. Oubli fatal pour Barður qui n’a plus que la poésie pour paletot lorsque la mort l’enserre.

         La mer, encore de nos jours, prend les hommes au cœur de leur labeur. Par une cruelle ironie du sort, le jour même où je visitai cette exposition, un chalutier français faisait naufrage et trois marins perdaient la vie[5]. Quelques heures plus tôt, j’assistai, émue, à l’ouverture de la Grande procession mariale de Boulogne-sur- Mer, tradition annuelle de piété populaire qui fait entrer une statue de la Vierge de Boulogne sur un bateau dans le port, avec, dans son sillage, l’escorte d’autres chalutiers et l’écho des cornes de brume, tandis que sur le quai des fidèles entonnent des chants à la Vierge et cet émouvant cantique Astre béni du marin / Conduis ma barque au rivage / Garde-moi de tout naufrage / Blanche étoile du marin. Folklore pittoresque pour les uns, rituel de foi pour les autres. Témoignage tangible assurément de ce lien sensible qui unit ceux qui travaillent avec la mer à l’horizon plus grand que soi, la vastitude du ciel et le recours parfois désespéré au Ciel. Il m’a fallut assister un jour à une messe des marins, entendre, les larmes aux yeux, la litanie des noms de marins portés disparus pour mesurer à quel point un pays de mer ne vit pas comme un pays des terres, à quel point nous oublions souvent que, derrière la boîte de thon que nous ouvrons machinalement, il y a des hommes de courage qui ont affronté les vagues. 

                                                        Photographie d'Emile Fréchon, 1900


[1] Parution de La légende des siècles en trois volumes (1859, 1877,1883)

[2] Les travailleurs de la mer, 1866.

[3]  Entre ciel et terre, 2012, aux éditions Gallimard.

[4] Le Paradis perdu, John Milton, 1667

[5] Naufrage du chalutier Maranello au large de Plymouth (Angleterre) dans la nuit du 29 au 30 août 2026.




samedi 22 août 2026

Cinquième anniversaire

 



                Cinq bougies à souffler à la Datcha. Plus de 17 600 visites au cours de ces cinq années et environ 160 articles. Merci à vous qui me rendez visite, amis de près, amis de loin, lecteurs d’un jour ou de toujours. L’écriture d’un blog est une promenade dans les mots au gré du hasard ou de l’air du temps. Elle rompt avec le travail solitaire et de longue haleine de la rédaction d’un roman ou d’un recueil de poèmes, avec l’humilité et la patience qu’il faut à son auteur pour voir naître le livre, bel objet concret, vendu en librairie, miracle rendu possible par le choix d’un éditeur. L’écriture d’un blog est individualiste, elle ne navigue pas au long cours mais surfe sur la vague. Spontanée. Eclectique. Fantasque si elle veut. Ou grave. Rapidement diffusée. Elle est un jeu. Quel sujet pour la prochaine chronique ? Elle est une mise en scène. Quelle image pour agrémenter le texte ? Mes chroniques n’ont pas de valeur marchande. Elles ne font pas vivre les métiers du livre. Elles sont de petits cailloux qui tombent de mes poches et que les ondes du web répercutent en ricochets. 


dimanche 26 juillet 2026

Un été avec Sand

 



                Mon été en lectures donne la part belle à George Sand. La petite Fadette m’avait été offert par ma mère l’année de mes douze ans. Je relis bien sûr ce récit à l’âge adulte avec un autre regard. Loin d’être une innocente romance rustique, l’histoire met en scène des personnalités complexes. La fadette – également appelé le grelet, le grillon en patois berrichon – est un substantif dérivé de farfadet : petit personnage imaginaire des contes populaires doué de pouvoirs fantastiques, d'une grâce légère et vive, plus taquin et malicieux que méchant[1]. Être androgyne, mal habillée, mal peignée, moqueuse et fuyante mais qu’on découvrira droite et vertueuse, meneuse de feux follets, enfant bâtarde, flanquée d’un jeune frère boiteux, élevée par une vieille sorcière, Fanchon n’a rien pour plaire à Landry, beau garçon, posé et réfléchi, fils d’un couple de paysans aisés. Sans compter la jalousie maladive de son frère jumeau, un ingrédient romanesque qui agit en puissant opposant, auquel George Sand a également recours dans son roman Jean de la Roche et qui pourrait a priori prêter à sourire tant cet obstacle narratif semble naïf et improbable. Sylvinet dans La Petite Fadette et Hope dans Jean de la Roche ont un égocentrisme tyrannique, exacerbé, un amour pour leur frère ou leur sœur exclusif qui vire à l’obsession et nourrit une somatisation, mettant en péril leur vie. Si le lecteur d’aujourd’hui n’y voit qu’excès, presque de la supercherie perverse, lecteurs et personnages du 19ème siècle tremblent devant ces symptômes que la médecine de l’époque ne soigne pas encore. Un autre degré de lecture, psychanalytique, m’a effleuré l’esprit car cet amour au sein de la fratrie a quelque chose d’insidieusement malsain. Jusqu’où George Sand en avait-elle conscience ? L’analyse psychologique très fine qu’elle fait de ses personnages, sa maturité de femme et son intelligence à sonder l’âme humaine l’a-t-elle poussée malgré elle ou sciemment vers cet abîme ? Pour replacer ces histoires dans un contexte sociologique et historique, retenons que le monde paysan vivait en partie en vase clos avec un esprit clanique ; partir travailler dans la ville à quelques kilomètres ou ne serait-ce que dans une ferme voisine, c’est déjà s’affranchir et tenter l’aventure ; les liens familiaux sont éprouvés. Chez Hope, le décès de la mère développe un manque affectif que tente de combler sa sœur au sein d’une famille d’étrangers (des Anglais) isolés dans un château auvergnat et peu soucieux de relations mondaines.

         Il y aurait encore tant à dire sur La petite Fadette : le rôle de bouc émissaire que jouent Fanchon avec son frère, le sauteriot (sobriquet dû à son handicap) et sa grand-mère revêche dans le village, les superstitions qui génèrent des peurs, des rejets. La magie est aussi dans le roman un poétique ferment narratif. La nuit est propice au mystère, Fanchon, une ombre inquiétante et m’a fait penser à un autre personnage de roman, la Mamèche, dans Regain de Jean Giono dont la silhouette sèche et noire effrayait la douce Arsule dans la garrigue. Comme cette scène avait frappé la jeune lectrice que j’étais !

En relisant La Petite Fadette, outre cette touchante histoire d’amour, c’est la langue de l’écrivain qui m’a séduite, pleine de fraîcheur, émaillée de patois berrichon. Mon édition ne donne pas de traduction des termes ; si l’on devine le sens de la plupart des termes, certains ont résisté à ma compréhension mais n’ont pas terni ma lecture. Cela participait au mystère, à l’exotisme, au décalage temporel.  Recherche faite, j’ai appris que l’estropison était une blessure – on pense au verbe estropier – et que les grobilles, brindilles de bois, permettaient aux enfants de fabriquer de petits moulins sur un cours d’eau. Comment ne pas goûter à ces expressions ? « un juron tout cendroux », « vous êtes une grande remégeuse, vous savez charmer les maladies », « Voyez donc la grelette qui croit charmer Landry Barbeau ! grelette, sautiote, farfadette, chat grillé, grillette, râlette […] » La langue pleine d’inventivité n’est pas uniquement le fait d’un écrivain à la plume alerte mais le fruit d’un lexique de terroir vivant, fécond. Le monde rural avait la langue acide, émerveillée ou pragmatique. Notre français s’est appauvri car beaucoup de mots, victimes de troncations par souci d’aller au plus court, ont perdu leur préfixe ou suffixe. Ainsi n’emploie-t-on plus adoncques, demeurance, accroire et mêmement. Et guenillon ou chevrillon sont aussi tombés en désuétude.



[1] Définition du CNRTL


mercredi 15 juillet 2026

Le don d'écrire

 

       


  Le don d’écrire ? Y a-t-il un don d’écrire ? Une aptitude, certes, mais elle ne naît pas ex nihilo. Le goût de l’écriture trouve ses racines dans le goût de la lecture. Aimer les mots c’est d’abord se nourrir de ceux des livres. Et les premiers envoûtements ne viennent pas forcément des grandes plumes. J’ai eu mes premiers enivrements dans les pages de mon manuel de lecture au CP, Daniel et Valérie, avant d’être emportée par une cohorte de récits de jeunesse de cette littérature dite enfantine, célèbre ou pas, intemporelle ou contemporaine. Et le virus fut pris dès les bancs de l’école primaire, à plagier la comtesse de Ségur et Daniel Defoe sur mes cahiers d’écolière. Puis mon horizon de lectrice s’ouvrit à mesure que je quittais l’enfance. Marcel Aymé et Molière en classe de sixième, Zola et Pagnol à la maison, allégrement puisés dans la bibliothèque familiale. Je commence mon adolescence (quatorze ans, tournant majeur dans mes choix de lectures) avec un appétit insatiable. À ce plantureux banquet, je goûte Colette, Flaubert, Bosco, Mérimée, Dumas, Balzac, Giono mais aussi Charlotte et Emily Brontë, Richard Wright. Francis Jammes, Verlaine pour la poésie. Autant de passerelles vers mes propres mots agencés, mes histoires et poèmes maladroits. Je suis entrée en pays d’écriture par mes yeux de lectrice jamais assez rassasiée et par une discipline d’apprentie écrivain jamais abandonnée, du collège à ma vie d’enseignante en passant par le lycée et la faculté des Lettres. Un long périple, pas achevé. La meilleure méthode, j’en suis convaincue, qui a le mérite de rendre opiniâtre, patient et modeste toute personne suivant cette voie.

         Dans un monde où l’on veut tout vite, sans beaucoup d’efforts, une pléthore d’auteurs speed writing pullule, certains n’ont ou n’auront aucun scrupule à soudoyer le nègre I.A. Des sites sur les réseaux sociaux font miroiter des trucs et recettes d’écriture. Rien de nouveau en cela : ce prospectus (des années 1960 ? 1970 ?), trouvé entre les pages du roman Colère de Vercors[1], à la pompeuse et désuète argumentation, prête à sourire.  Suivez ces conseils et votre vie sera bouleversée car « une forte personnalité vous [classera] nettement au-dessus de votre entourage […] »  À vous la pleine maîtrise de « l’Art d’Écrire ». Vous serez gagnés par « l’étrange aptitude des mots à varier de puissance, de couleur, de charme, selon le choix que l’on en fait et l’enchaînement qu’on leur impose. » C’est si vrai, du reste, pour qui modèle ses phrases, fait montre d’un réel recul sur sa production. De prime abord, cette publicité fait des promesses mirifiques, flattant l’égo et le désir d’ambition. Mais elle est peut-être à contextualiser dans une époque où des adultes n’avaient guère eu la possibilité d’une promotion culturelle et sociale par le tremplin de l’école. Et c’est ce qui rend ce document touchant.

         Est-ce à dire, in fine, qu’écrire s’apprend ? Oui, bien sûr, comme toute pratique culturelle, artistique, manuelle ou physique. Oui, bien sûr, sinon l’on n’enseignerait pas la grammaire à l’école et les élèves n’y travailleraient pas l’expression écrite. Oui, bien sûr, sinon les ateliers d’écriture ne seraient pas aussi fréquentés. Oui, bien sûr, sinon les éditeurs ne prodigueraient pas de conseils de bon aloi à leurs auteurs. Toutefois, la meilleure alliée de l’écriture sera toujours notre sensibilité à vibrer au contact des mots. Autrement dit, lire.  



[1] Voir chronique  du 22 juin.


lundi 22 juin 2026

Les sept vies d'un livre

 



    Quand on achète un livre neuf, on connaît son parcours. D’abord sa genèse en tant qu’objet : le lieu et la date de son impression, puis on imagine aisément sa diffusion à travers le maillage des librairies et maisons de la presse. Le livre acheté en librairie se retrouve alors dans notre bibliothèque et peut y rester longtemps, autant que nous l’aurons décidé. Il en va autrement de l’achat ou de la trouvaille d’un livre d’occasion. Le livre aurait-il donc sept vies comme le chat ? Me voilà depuis quelque temps en possession du roman Colères de Vercors des éditions Albin-Michel et achevé d’imprimer en mai 1956. Une édition originale manifestement. Plus aucun souvenir de l’acquisition de cet ouvrage. Vient-il d’un bouquiniste ? Me l’a-t-on donné ? L’ai-je trouvé dans une boîte à lire ? Il possède un Ex libris figurant un étang et une barque ainsi qu’une citation « J’y erre » reprise par l’homophonie des lettres JR accolées. Un nom a été ajouté à la main. Cet Henri Boutier n’a jamais lu le roman, sinon les pages du prologue car le reste de l’ouvrage n’a pas été rogné par le coupe-papier. Pour quelle raison ? Faute de temps ? Lecture ajournée ? Ou choix assumé par désintérêt pour son contenu ?

         Je serai donc celle qui « ouvrira » complètement le livre. Me voici armée d’un coupe-papier. Et je songe à Italo Calvino qui voyait en ce massicotage artisanal « […] des plaisirs tactiles, acoustiques, visuels et plus encore, mentaux. » À mon tour, l’aventure. « Tu te fraies un chemin dans la lecture comme au plus touffu d’une forêt. »[1] J’ai le choix : rogner l’intégralité ou l’entamer progressivement. Ma patience lâche au premier tiers du volume ; j’ai de quoi m’assurer plus d’une heure de lecture. Lecture qui devient bien vite fastidieuse. Je ne m’attache ni aux personnages ni à l’intrigue. Je trouve que le récit a mal vieilli même s’il aborde des questions intemporelles comme la fin de vie, l’égoïsme, l’ambition, la procrastination. Je n’en dis pas plus ; je parlerais très mal de ce livre à peine entamé. Je n’ai pas dépassé le chapitre deux, page 44. J’ai rogné inutilement le livre jusqu’à la page 112.

         Que va devenir le livre ? Vais-je le garder, le déposer dans une boîte à lire ou le donner à un bouquiniste ? Un livre donné est appelé à être partagé. Quelle nouvelle vie ce livre aura-t-il ? Son nouveau possesseur se posera les mêmes questions que les miennes au sujet de la rognure des pages. Un lecteur potentiel peut reprendre à son compte le massicotage. Pour une lecture complète ? Je ne le saurai jamais. Reste ma déception. J’ai tant aimé le célébrissime Silence de la mer du même auteur. Et je n’ai point encore lu le monstre sacré en littérature qu’est le roman Les animaux dénaturés. Mais cela est une autre histoire. Un autre sujet de chronique pour la Datcha. Entre les pages déjà coupées de Colères, j’ai trouvé deux prospectus. Affaire à suivre !



[1] Si par une nuit d’hiver, Italo CALVINO, éditions du Seuil (1982)


dimanche 7 juin 2026

Une généreuse manifestation

 

                                       Festival du livre à Moreuil, 30 et 31 mai 2026


         Le week-end dernier, j’étais invitée, pour la deuxième fois, à un festival du livre dans une commune d’environ quatre mille habitants. Petite ville ? Gros bourg ? À la fois cité industrielle et résidentielle (Amiens, la capitale picarde est à une vingtaine de kilomètres), la commune compte aussi quelques belles demeures de notables. Un habitat reconstruit après la première guerre car la ville fut détruite en 1918. La campagne environnante – le Santerre – plateau céréalier entre deux vallons (L’Avre et la Noye) cache désormais ses plaies des combats sous de paisibles champs de blé. Il faisait très chaud ce samedi 30 mai, avec un soleil qui embrassait l’horizon et l’ondulation douce des cultures comme une venue précoce de l’été. Il y avait dans cette immensité, autour de ma voiture, un je ne sais quoi d’émouvant. Pas la réminiscence des bombardements de 1918. Mais la perspective de participer à cette généreuse manifestation de promotion du livre et de la lecture en milieu « semi-rural ». Généreuse, je le répète, et courageuse à l’heure où le secteur du livre neuf souffre. Une initiative portée par une association[1] constituée d’une poignée de bénévoles, et qui durant ses quatre années d’existence s’est déployée, avec, à sa tête, une jeune libraire dynamique. Durant ces deux jours de festival, plus d’un millier de visiteurs ont franchi les portes d’un gymnase surchauffé par une température caniculaire, beaucoup sont ressortis avec une pile de trois, quatre (voire davantage) livres dans les bras. Des albums jeunesse, des romans, des livres d’art et d’histoire locale. De la poésie également ! Mes deux voisins de stand et moi avons parfois signé chacun un de nos recueils à un même lecteur passionné. Pour avoir participé à un autre salon du livre dans un périmètre plus proche d’Amiens et qui n’a pas les mêmes retombées malgré l’énergie et le sens de l’accueil de ses organisateurs, je me suis demandé ce qui faisait le « petit plus » du salon de Moreuil. Un esprit de clocher, tout simplement. Moreuil a une vie qui lui est propre, avec ses commerces, son collège et sa librairie. La librairie d’Estelle a du poids auprès des enseignants et des habitants. Ce qu’il manque à l’autre salon, situé dans un village dortoir en périphérie d’Amiens.

          Durant ce week-end, j’ai vu des gens heureux d’échanger avec les auteurs, des auteurs ravis de l’accueil qui leur était fait, une jeune autrice étonnée de voir sa pile des livres écoulée en une journée, une artiste vendre ses aquarelles, des enfants courir vers la mascotte de P’tit Loup, d’autres écouter des histoires sous un tipi. Et comme il est désormais fréquent dans les salons du livre, un stand consacré à des travaux de découpage, pliage de pages de vieux livres. Qui ne connaît pas l’emblématique hérisson de cette activité manuelle à la mode aujourd’hui comme le furent, dans les années soixante-dix, les fleurs en collants Dim usagés ? Le livre est un bien matériel au-delà de sa valeur culturelle. Un produit fragile, qui parfois vieillit mal, s’effeuille, jaunit, moisit, se tache. Alors pourquoi pas donner une seconde vie à ces pages orphelines plutôt qu’elles ne finissent dans la broyeuse à papier ? N’ai-je pas, moi-même, avec un Que sais-je obsolète, acheté quelques dizaines de centimes de francs dans une brocante, composé des collages ou recouvert d’anodins carnets de notes ? Et pourtant ces hérissons-livres ne m’ont jamais séduite. Et comment dire ma surprise, mon désarroi en découvrant au pied du stand, ce jour de salon, un cageot de vieux livres aux couvertures de simili cuir, prisés des lecteurs trente ou quarante ans plus tôt, attendre d’être désossés ? Ma muette et inutile tristesse d’y trouver un exemplaire du magnifique Raboliot de Maurice Genevoix. Un livre en bon état mais que le lectorat d’aujourd’hui dédaigne. L’homme de lettres et ancien combattant de 14-18 reçut, à juste titre, l’hommage suprême de la nation par sa panthéonisation[2]. Au demeurant, qui lit encore Genevoix aujourd’hui ? Les dictées à l’encre violette sont d’une autre époque. Les lecteurs de Genevoix aussi.



[1] Association Avre de Mots

[2] 12 novembre 2020.

dimanche 10 mai 2026

Jeu de ricochets

 



         Volets clos à la Datcha, faute de temps pour l’habiter. Peut-être aussi parce que quelques-unes de mes chroniques n’ont pas le vent en poupe ou peuvent buter contre l’actualité en cours. Pas de ton subversif dans mes lignes ; je n’ai pas l’âme d’une polémiste. Mesurée par nature, je ne m’enflamme pas volontiers et cherche souvent la pondération sur maints sujets. L’éviction d’Olivier Nora des éditions Grasset a fait couler beaucoup d’encre et je me garde bien, ici, d’alimenter la colère déjà largement propagée, même si je ne vous cache pas ma stupéfaction première. C’est sans doute pour cela aussi que j’écris cette chronique après coup. J’étais en Irlande quand j’ai découvert le premier acte de l’affaire. Et, par un étrange jeu de ricochets, j’ai lu le même jour, dans le livre emmené en voyage, ce passage : Or un auteur ne peut rien souhaiter de plus heureux que de tomber jeune sur une jeune maison d’édition et de voir son influence croître avec la sienne ; seul un tel développement solidaire peut créer un lien organique et vivant entre lui, son œuvre et le monde. Une amitié des plus cordiales m’unit bientôt au directeur d’Insel-Verlag, le professeur Kippenberg […] J’ai reçu de lui de précieux conseils […] Et il a réellement fallu une catastrophe mondiale et la loi de la force la plus brutale pour dénouer cette union si heureuse et si naturelle pour l’un et pour l’autre. Je dois avouer qu’il m’a été plus facile de quitter foyer et patrie que de ne plus voir sur mes livres le monogramme si familier.[1]

         La résonance avec le désarroi des auteurs de Grasset est patente. Rappelons néanmoins que Stefan Zweig fut victime des autodafés nazis et qu’il avait à craindre pour sa vie dans son Autriche natale. Autre époque. Sans doute sommes-nous prompts aujourd’hui à incendier notre propre maison. Je laisse à chacun la liberté de juger. Il est vrai toutefois que la situation sociale des écrivains est fragile, de surcroît quand ils ne sont pas des célébrités. L’augmentation du salaire d’Olivier Nora était-elle judicieuse en ces temps où l’édition n’est pas au mieux de sa forme ? Boualem Sansal est-il le bouc émissaire ou le chien dans le jeu de quilles ? Des auteurs célèbres chez Grasset ont-ils poussé sciemment ou pas leurs collègues de plume moins connus à quitter le navire ? Je n’ai pas de réponse et ne souhaite pas participer à un débat qui a aussi une tournure politique. 



[1] Le Monde d’hier, souvenirs d’un Européen, Stefan ZWEIG (Livre de poche, pages 201-202)


mercredi 1 avril 2026

Gratitude et fidélité

 



         Quelques mois après sa libération, l’écrivain Boualem Sansal annonçait qu’il quittait son éditeur Gallimard pour rejoindre la maison Grasset. Coup de tonnerre dans le milieu germanopratin et dans les médias. Je n’ajouterai pas une louche à la polémique sur le choix de ladite maison, boudée par d’aucuns sous prétexte qu’elle appartient au groupe financier Bolloré. Je n’ai que faire de ces querelles politiques ou de censeurs à la petite semaine. Dans ces maisons d’éditions pointées du doigt travaillent de vrais professionnels du livre qui ont le goût du travail bien fait et je ne me permettrais aucunement de juger. Par ailleurs, je ne connais ces maisons d’éditions qu’avec un regard extérieur de lectrice. L’économie du livre est fragile et le serait moins si nos compatriotes lisaient davantage et si les impôts fonciers de leurs locaux étaient moins élevés. Même d’illustres maisons doivent avoir les reins solides pour tenir leur rang dans un milieu très concurrentiel, sans concessions. Alors peu m’importent leurs choix financiers, leurs choix éditoriaux. L’édition française n’est pas gouvernée par la mafia à ce que je sache ! Seules les maisons d’édition à compte d’auteur qui flattent des écrivants (rarement de vrais écrivains), leur soutirent de l’argent, leur donnent une honorabilité factice ont droit à mes critiques.  

         La décision de Boulaem Sansal m’a pourtant vivement surprise. Ma réaction spontanée a été de me dire : comment peut-il lâcher un éditeur qui le publie depuis des décennies, l’a soutenu durant sa captivité et a sans doute éprouvé du chagrin de savoir un innocent incarcéré dans la geôle d’un régime autoritaire ? Depuis, j’ai lu dans les médias les arguments de l’écrivain. Et je laisse à chaque partie ses convictions et ses scrupules. L’affaire ne me regarde pas et le grand public en ignorera sans doute tous les ressorts. Ce qui a nourri mes pensées ces derniers temps se situe sur un autre terrain. La complexité, parfois et même souvent, des liens qui unissent les auteurs avec leurs éditeurs. Quelle que soit la notoriété de la maison d’édition ou celle de l’écrivain, du reste. Les duos indissolubles, au respect mutuel que les années ont bonifié en sincère amitié, ne sont pas la pratique la plus répandue dans le monde de l’édition. En écrivant ces lignes, je songe à Jean Giono, à son inélégance envers ses éditeurs. Chez Gallimard, on a souvent vitupéré contre le manque de tact et l’ingratitude de l’homme des collines ! Et combien de livres d’auteurs connus, de nos jours, qu’on voit changer de jaquette. Question d’argent ? De tractations ou de sympathies peu ou prou intéressées lors de dîners en ville ? D’agenda de parutions complet ? A contrario, on a de beaux exemples de fidélités qui font d’Amélie Nothomb ou Marie-Hélène Lafon les figures de proue de leur maison d’édition respective.

         Et chez les petits comme moi ? Qui remuent ciel et terre à chaque nouveau livre ou presque pour être retenus par une maison d’édition. Ces moments-là ne sont jamais confortables mais quand un éditeur choisit de vous éditer, d’engager des frais sans que l’auteur ne déverse un seul sou c’est un immense soulagement, une joie réelle que ne peuvent pas connaître ceux qui auront « acheté » la fabrication de leur ouvrage. J’aurai toujours une immense gratitude pour les quatre éditeurs qui m’ont publiée à ce jour. Chacun correspond à un moment de ma vie d’auteur, mais aussi et surtout au type d’ouvrage publié. Et si mon travail me conduit à connaître d’autres éditeurs à l’avenir, ce sera toujours avant tout une rencontre humaine.

        


samedi 7 mars 2026

L'empathie n'a pas de frontières

 

     

  

        Il y a quelques jours, encore dans l’avion, je rentrais de Rome avec l’envie d’écrire sur cette ville extraordinaire qui, à chacun de mes séjours, me devient plus familière. Une ville que je sillonne souvent au hasard de mes pas et dans laquelle chaque via ou vicolo offre une surprise, une merveille. Pousser la porte d’une église et découvrir des fresques de Raphaël ou un tableau du Caravage ; lever les yeux vers une fenêtre et croquer un pan de plafond à caissons Renaissance ; pénétrer sous la porte cochère d’une propriété privée et être accueillie par une fontaine. Pourtant ma plume s’arrête là. Plus prosaïquement, mes doigts restent suspendus au-dessus du clavier. Je n’ai pas vraiment le cœur à parler maintenant d’insouciance, de beauté. Les villes dans les pays en paix invitent les touristes. C’est même devenu un phénomène mondial hallucinant et oppressant. Le spécimen touriste déferle à tous moments dans l’année aux quatre coins de la planète. Derrière ce nom générique, que de profils variés ! Consommateurs d’images sans discernement, « piétineurs » de musées, acheteurs de gadgets made in China, lettrés avertis, scrupuleux avaleurs de guides touristiques, curieux candides, consciencieux suiveurs de voyages organisés, étudiants férus d’une culture ou d’une langue, amoureux flâneurs … Que l’on soit l’un ou l’autre, que l’on soit partiellement l’un et l’autre, nous baguenaudons, insouciants, dans une ville étrangère.

         Mais il y a, dans le monde, des villes qui ne reçoivent plus les touristes parce qu’un régime infâme a verrouillé ses frontières. Parfois même dynamité ses trésors. Et il y a, dans le monde, des villes qui basculent brutalement dans l’horreur de la guerre. Villes du Moyen-Orient que des Occidentaux découvrent avec effroi et compassion à travers les écrans de leur télévision ou de leur portable. Je ne les cite pas parce qu’elles sont sur toutes les lèvres et qu’elles rejoignent celles que nous n’oublions pas. Kiev, Marioupol (Ukraine), Khartoum (Soudan), Sanaa (Yémen) et tant d’autres. En écrivant ces mots, j’ai une pensée particulière pour Beyrouth et le Liban tout entier où j’ai de bons souvenirs, où vivent des proches de mes amis, de mes voisins. Je pense aussi à une ancienne collègue dont la belle-famille est à Téhéran. L’empathie n’a pas de frontières.






mardi 17 février 2026

Rome familière

 



         Dans quelques jours, je retrouverai ma bonne vieille Rome éternelle. Les rues que j’ai déjà maintes fois arpentées, les musées, restaurants et magasins qui me sont familiers. Ce sera une joie qui gommera le ressac du monde avec son lot quotidien d’atrocités, de querelles haineuses et partisanes, de cataclysmes climatiques. Ce sera une parenthèse égoïste. Parce qu’il y a toujours une part d’égoïsme dans les voyages, malgré la ritournelle du voyage comme rencontre de l’autre. Il n’y a pas de tourisme sans vacance de travail, sans prodigalité financière. Et je mesure là ma chance. Je serai, dans l’esprit et l’activité, tout entière dans cette ville. Baguenauder dans une capitale par ses propres moyens, sans être le maillon d’un tour organisé, donne parfois l’impression de ne plus être un touriste, en dépit du guide à la main et du plan consulté sur le téléphone portable. C’est d’autant plus vrai pour moi à Rome. Même si, par l’ampleur de ses sites antiques, de ses palais Renaissance, de ses églises, elle est une ville-musée à ciel ouvert. Que l’on y vive ou que l’on y séjourne quelque jours, Rome se déploie sous nos yeux en une sempiternelle leçon d’Histoire. Elle nous fait vivre plusieurs siècles à la fois. Revenir à Rome, c’est la retrouver autant qu’elle me retrouve. Elle satisfait ma passion de la peinture, ma vénération des vieilles pierres. Elle dispose à la complicité car je sais où la trouver. Je n’y suis pas complètement touriste car j’y flâne sans but, j’y cherche les expositions temporaires où ne vont que les Italiens, je conjugue mes loisirs solitaires aux horaires de travail de mon mari. Rome nous attend également par les personnes que nous y retrouvons, Français expatriés. Et surtout, comme toutes les capitales que j’ai pu découvrir, Rome, par son foisonnement culturel, ses rues et terrasses bondées, me stimule. Elle porte à l’enthousiasme, à l’admiration. À la sérénité, quand la silhouette d’un pin parasol se découpe dans le ciel, quand une statue magnifie une fontaine, quand un coin de rue expose une Madone dans un reposoir. 


samedi 24 janvier 2026

Portraits de lectrices en demi-teinte

 



    Ce week-end ont lieu partout en France les nuits de la lecture. Une initiative qui donne la part belle à la lecture à voix haute et offre les mots à l'oreille comme on offrirait des chocolats au palais. A la radio, dans les quotidiens, c'est l'occasion de dresser un bilan sur la lecture. Je n'ai pas envie aujourd'hui de parler de la baisse des ventes en librairie après une embellie pendant la pandémie du Covid. Ni de la difficulté à faire lire mes élèves adolescents. 

    Deux trajets en bus, hier matin, ont nourri l'idée de cette chronique. J'ai bien souvent un livre dans les mains lorsque, chaque samedi, je prends le bus pour me rendre à un cours de danse. A l'aller - huit heures trente - peu de voyageurs. Quelques-uns somnolent encore ou laissent aller leurs pensées au gré du trajet, d'autres sont rivés à leur téléphone portable. Hier, sitôt montée, une fillette d'une dizaine d'années demande à sa mère son livre. Je me réjouis déjà. Et l'enfant de s'accaparer d'un album de manga. Dépitée, je songe alors à ma propre enfance, à tous ces mots que j'apprenais dans la collection de la bibliothèque rose ou verte. Je me souviens dans quel roman j'ai découvert blague à tabac, loup de mer, contrebandier et numismate ! Je me revois m'émouvoir des leçons de morale de la comtesse de Ségur, de la bonté de ses personnages dans l'Ange GardienAu retour, je vois monter deux femmes dont une, quadragénaire à la voix tonitruante, assez vulgaire dans la tonalité et le propos qui, à peine assise, dégaine son téléphone portable, braille un bref "On est dans le bus!".  Ce qui m'amène à cette idée à laquelle je n'avais jusqu'alors jamais pensé. Quand l'usage des mots n'est pas aisé pour certains, comment envoyer des sms? Mais voilà que ma remuante voisine intime à sa compagne de se taire, farfouille dans son sac, en sort un livre qu'elle ouvre promptement à mi volume et se plonge avec une application non feinte dans la page. In petto, je ris de mon préjugé! Que lit-elle? Je n'ai saisi de la couverture qu'un rose fuchsia à rayures blanches. Une quelconque romance sans doute. Ma lectrice a tordu le livre en joignant la première et la quatrième de couverture dos à dos. Du titre, je n'aurai le temps d'apercevoir que le mot meurtre. Toute à mon observation, j'ai oublié de descendre du bus à l'arrêt voulu. 

lundi 29 décembre 2025

La liste de la honte

 


         « Quand il eut terminé le livre qui l’avait accompagné ces derniers soirs, satisfait, il prit dans le tiroir de sa table de chevet sa « liste de la honte ». C’était un inventaire d’environ cent cinquante classiques que tout le monde affirmait avoir lus et relus, mentant honteusement. Marzio ne faisait pas exception. »

         Je viens de lire ces jours-ci un charmant roman policier (Je n’en lis guère plus qu’un ou deux par an), La librairie des chats noirs[1]. Dans ce roman, Marzio le principal protagoniste est libraire et il s’est amusé à dresser la liste des classiques qu’à sa grande honte il n’a pas lus. La liste, bien sûr, n’est pas donnée aux lecteurs de ce polar, sinon quelques titres parmi lesquels tout lecteur un tant soit peu au fait de la grande littérature européenne peut sourire en découvrant Le Rouge et le Noir, Ulysse, L’homme sans qualité, et Les quatre filles du docteur March et Les Buddenbrook. Ce clin d’œil à la gloire des classiques m’a beaucoup amusée et a nourri un sentiment de honte (comme quoi !) car j’étais incapable de mettre un nom d’écrivain sur Les Buddenbrook bien que le titre ne me fût pas inconnu. Vérification faite (merci Wikipédia !), il s’agit de Thomas Mann. C’est que je n’ai jamais lu Thomas Mann. Donc pas ouvert non plus La montagne magique dont le titre m’est pourtant familier. Nos yeux absorbent des titres de couvertures chez les libraires et ma formation littéraire universitaire y est aussi sans doute pour quelque chose. Alors voilà de quoi commencer ma propre liste de la honte. Aurait-elle cent cinquante références ?  Assurément non. Quoique cela dépend de ce que l’on fait entrer dans la catégorie classique. Des romans récents sont devenus des classiques.

          La liste est subjective. Quelqu’un m’a donné un jour un florilège des 1001 livres qu’il faut avoir lus dans sa vie[2]. Sans doute se sentait-il arrivé à un âge où il avait un tel détachement de tout qu’il ne s’estimait plus être un marathonien de la lecture, si tant est qu’il ait lu beaucoup de romans, préférant l’Histoire. Et plus cruellement, la cécité du grand âge le gagnant l’obligeait à un certain renoncement. Alors que j’ai bien entamé la moitié d’un siècle en bougies soufflées, la question de mon propre parcours de lectrice me titille. Ne plus voir clair pour lire serait pour moi la plus affreuse invalidité de la vieillesse. Mais j’ai encore, heureusement, de la marge et de belles années devant moi à pouvoir dévorer du papier ! Et il ne faut point songer à ce que disait Umberto Ecco, plein de clairvoyance et de résignation, dans un entretien avec Jean-Claude Carrière si ma mémoire ne me fait pas défaut. « Il y a plus de livres dans le monde que d'heures pendant lesquelles nous les lirons. »

         Alors si moi aussi je dressais cette liste de la honte, quels titres y mettrais-je ? En voici quelques-uns qui me viennent spontanément à l’esprit, outre l’œuvre de Thomas Mann susnommé :

Ulysse de James JOYCE, L’homme sans qualité de Robert MUSIL, Les frères Karamazov de Fedor DOSTOÏEVSKI, Guerre et paix de Léon TOLSTOÏ, Gargantua et Pantagruel (in extenso) de François RABELAIS, La vie mode d’emploi de Georges PEREC, Le bruit et la fureur de William FAULKNER, Tess d’Urberville de Thomas HARDY, Le roi Lear de William SHAKESPEARE, Frankenstein de Mary SHELLEY.

          Loin de jouer les fausses modestes, je m’arrête là parce que je sèche. Et surtout je m’aperçois que je ne cite que des auteurs occidentaux. Quid des écrivains de langue arabe ? (J’aurais pu citer Le Livre des jours de Taha Hussein si je ne l’avais pas lu il y a peut-être trente ans. Remarquable et émouvant !) Quid des Japonais ? (J’ai lu quelques Kawabata) Et tant d’autres…. Le monde des lettres est vaste et nous le restreignons souvent à la littérature occidentale.

         Enfin, si j’avais dressé une liste avant le confinement, j’aurais ajouté Belle du seigneur d’Albert COHEN et Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand CELINE. Comme quoi il n’est jamais trop tard pour me plonger dans les incontournables ! Et loin de moi l’idée d’avoir honte. On apprend et on découvre à tout âge.

 

 

 



[1] Piergiorgio PULIXI La librairie des chats noirs, Editions Totem 2025, page 103.

[2] Les 1001 livres qu’il faut avoir lus dans sa vie, Editions Flammarion, 2007, ouvrage réalisé sous la direction de Peter Boxall


lundi 8 décembre 2025

crèche de Noël

 

                                                   Crèche italienne  Rome Hiver 2023-2024

                Il y a une dizaine de jours, la crèche du marché de noël de ma ville a été saccagée, la figurine de l’Enfant Jésus a été décapitée. Les vandales ont, semble-t-il, été identifiés grâce aux caméras de surveillance du site. La crèche, à l’initiative de l’association des commerçants, est en effet installée au cœur des chalets d’exposition de produits, avec le portail de la Vierge dorée de la cathédrale en arrière-plan. Immuable symbole de la Nativité, humble et discret dans cette effervescence commerciale, la crèche, qu’elle soit dans une église, dans l’intimité d’un foyer, dans le hall d’une école catholique, sur la place publique, en France ou ailleurs dans le monde, rappelle qu’elle est la raison d’être de la fête de Noël. La vague d’indignation et de désarroi véhiculée par les réseaux sociaux à l’annonce de cet acte infâme montre à quel point de nombreuses personnes – loin d’être catholiques pratiquantes pour la plupart – vouent un affectueux respect à ces scènes de la Nativité au nom de la tradition. C’est que l’Enfant Jésus dans sa mangeoire devant l’âne et le bœuf n’illustre pas un quelconque gentil récit pour les enfants.

         La crèche, bien sûr, ramène beaucoup d’adultes à leur enfance, à la magie de Noël, aux cadeaux et douceurs. Elle est l’histoire qui a bercé des générations d’enfants avec des sujets miniatures en bois ou terre cuite que l’on manipule avec délicatesse, avec une odeur de paille que chauffe parfois un lumignon fiché au-dessus de la mangeoire. Elle est un catéchisme simple et concret, à hauteur d’enfant, dans les foyers où l’on prie au quotidien comme dans les familles où l’on invite Dieu chez soi au moins une fois par an, au nom de la tradition et d’un reliquat d’éducation religieuse qu’on n’a pas renié totalement.

         C’est pourquoi la crèche est universelle et intemporelle, cyclique et toujours nouvelle dans le temps liturgique. Elle est le message absolu de l’Amour et de l’Espérance, de de la paix, de la compassion, de la douceur, de l’humilité, de la patience également. Elle a la figure de l’amour des parents pour leurs enfants. Elle est aussi celle de la pauvreté chassée ou ignorée des puissants. La crèche est un temps suspendu dans un monde mouvant, incertain, incohérent et souvent violent. Simple bergerie ou grotte naturelle, elle est le point de convergence de peuples qui se mettent en marche pour aller à la rencontre du Fils de l'Homme, Sauveur du monde, peuples de tous horizons qu’ont d’abord incarnés les Rois Mages et derrière lesquels cheminent, chaque noël, des millions de chrétiens.

         Enfin, la crèche – je devrais dire les crèches – est un artisanat, une expression concrète de la foi : crèches vivantes à la manière de celle de Saint François d’Assise, crèches provençales et leurs santons qui composent tout un village avec leur meunier, le joueur de galoubet, la lavandière, la tisserande et le maréchal-ferrant, crèches napolitaines avec leurs cabarets et joueurs de cartes, crèches en feuilles de maïs tressé, en céramique, en bois sculpté, en crochet, en plâtre colorié, crèches bricolées à la maison avec quelques écorces d’arbre ou du papier rocher, crèches de Playmobil. Les crèches, par leur diversité, vivent avec les hommes et leur temps, avec leurs talents, avec l’indigence ou l’opulence des matériaux qui leur sont disponibles. Mais quelle que soit sa forme, sa taille, sa mise en scène, la crèche est UNE. Elle est ce fait inouï de Dieu fait homme dans ce qu’il a de plus vulnérable, un bébé, et de plus inébranlable, l’Amour.


samedi 8 novembre 2025

Des mots pour effacer la barbarie

 

                  Sergio Ferro, exposition Chemins de croix (Prieuré d'Airaines, Somme, juillet 2025) 

         Lorsque Cécile Kohler a été libérée, ai-je entendu à la radio, elle a très rapidement demandé du papier pour fixer les poèmes qu’elle avait écrits mentalement durant sa captivité et qu’elle se répétait certainement pas tant pour les retenir que pour se sentir encore en vie et résister à la barbarie. Elle avait demandé à ses geôliers du papier et un crayon, ce qu’on lui a refusé. L’obscurantisme redoute la pluralité des savoirs, les mots d’autrui, la beauté et l’humanité que les arts et la littérature sèment dans les têtes et dans les cœurs. Ses sinistres adeptes vouent une haine irréversible à tout discours qui échappe à leurs convictions mortifères.

         Certains rescapés des camps de concentration nazis ont témoigné avoir tenu quotidiennement dans cet enfer par la force de leurs prières ou des poèmes qui habitaient leur âme.

         Tant qu’un être humain garde sa capacité à penser, rien ni personne ne peut lui ôter les flots de mots, les phrases étendards, les bribes de paroles des êtres chers gardées en mémoire, le souvenir d’une scène de roman. Les mots bons, intelligents, jolis pansent. Les mots mauvais sont le terreau bourbeux du harcèlement et de la haine ; ils blessent ou tuent. Les mots courageux, lucides, pourfendeurs d'injustices conduisent encore trop souvent les meilleurs ambassadeurs du verbe – écrivains et journalistes – à la prison quand ils ne sont pas exécutés.

         Je dédie cette chronique à Anna Politkovskaïa[1] et Boualem Sansal[2].

        



[1] Journaliste russe, assassinée le 7 octobre 2006 à Moscou dans le hall de son immeuble.

[2] Ecrivain franco-algérien incarcéré en Algérie depuis le 16 novembre 2024 et condamné le 27 mars 2025 à cinq ans de prison.  


mercredi 29 octobre 2025

Haut en couleur

 


                                  Source: site Internet Petits Rêves -Décoration intérieure

 

         Enfant, j’étais fascinée par les nuanciers de catalogues de laine que recevait ma mère. Les dégradés de couleurs, les nuances de verts, de bleus, de roses nourrissaient mon œil gourmand et j’aimais sentir le contact des fibres entre mes doigts pincés. À chaque couleur correspondait un nom évocateur. Si le bleu azur et le jaune citron m’étaient familiers, les couleurs lichen, brouillard, bergamote, safran, amarante, béryl, vif-argent, céladon, tommette, curaçao suscitaient ma curiosité et attisaient mon goût prononcé pour les mots. Mes joies de lectrice doivent beaucoup à l’entreprise Bergère de France, un nom qui est d’ailleurs à lui seul bien suggestif. Comme quoi une vocation de professeur de lettres et d’écrivain peut se nicher dans des détails inattendus. Mon engouement pour le lexique des couleurs n’a point faibli avec les années : Le dico des mots de la couleur[1] et les ouvrages de l’historien Michel Pastoureau ont remplacé les catalogues de laine. Mais il suffit que j’entre dans un magasin de bricolage pour qu’on me retrouve dans le rayon des peintures où happer à loisir mots et carrés colorés. Sans rivaliser ici avec le dictionnaire susnommé, je ne résiste pas à agrémenter cette chronique d’une pléiade de couleurs derrière lesquelles se cachent souvent une personne célèbre comme le rose Pompadour, le bleu Colette ou le bleu Klein, une histoire ou une époque… le prince de turquoise des Aztèques qui nommaient ainsi la couleur du soleil, le désobligeant poil de carotte, l’appétissant vert Chartreuse, le vert-de-gris si tragiquement connoté depuis la seconde guerre mondiale. Associer mots et couleurs, c’est jouer avec les correspondances, ce qui fait qu’un mauve est souvent lilas, un rose profond framboise, un rouge rubis, un marron chocolat. Mais nos ancêtres furent grands pourvoyeurs de noms les plus saugrenus qui soient. Le rose cuisse-de-nymphe émue est célèbre et remonterait au XVIème siècle où l’on était friand de noms étranges pour nommer les couleurs et que le XVIIIème siècle reprendra ad libitum en cette époque où la frivolité vestimentaire atteint son apogée à la cour de Louis XVI. Rose Bertin, la modiste de Marie-Antoinette[2], déclina à l’envi dans ses créations un éventail de couleurs à faire tourner les têtes perruquées de ces dames. À la profusion de tissus qu’offrait le développement de l’industrie textile on associa des couleurs aujourd’hui tombées en désuétude et qui n'eurent de gloire que le temps d’une saison de mode. Ainsi sont passés le bleu dragon de Suède, le bleu prunelle de reine, le bleu véronique, le rose carmélite (!) et des couleurs dont on ignore la teinte : soupir de Vénus, oiseau-de-paradis, péché mortel, agitation momentanée, baise-moi-ma-mignonne, désir marqué, Espagnol malade, ventre de nonnain. Est-ce à croire que sous les belles toilettes la vermine sautait et piquait les chairs pommadées ? Toujours est-il qu’il y eut une période où la jaquette de ces gentilhommes et les robes de ces dames étaient vieille ou jeune puce, dos de puce, intérieur de cuisse de puce ou ventre-de-puce en fièvre de lait ! Un vrai festival de couleurs. Un assujettissement à la mode où les couturières ferraient la vanité des grands. Et il n’est point d’aristocratie sans blasons. L’héraldique a ses couleurs mais c’est là une autre science où je suis bien moins savante. Aussi n’irai-je point me perdre dans les gueules, les sables et les sinoples.  



[1] GUILLEMARD Colette, Le Dico des mots de la couleur Editions Seuil, Collection Les dicos de Point Virgule (1998)

[2] GUENNEC Catherine, La modiste de la reine, éditions Jean-Claude Lattès (2004)


samedi 11 octobre 2025

Lecture et dédicace

   

      Retrouvez-moi mercredi 15 octobre à 18h30 à la librairie Pages d'encre 

                               9 rue des chaudronniers - AMIENS



dimanche 28 septembre 2025

Quand les fous applaudissent

 

        


    La semaine qui vient de s’écouler dans le vaste monde est toujours autant secouée par les atrocités des guerres, des violences de toutes sortes, les vilénies et incivilités. D’une journée de funérailles outre-Atlantique – certes triste car personne ne devrait mourir assassiné pour ses idées, quelles qu’elles soient – à celle d’un procès très médiatisé dans l’hexagone et au-delà, j’ai alors pensé à ces quelques mots qu’Erasme écrivait dans Eloge de la folie[1] et qui sonnaient avec une acuité sans fausse note dans l’air du temps. J’ai recherché dans l’un de mes carnets de notes qui m’accompagnent au jour le jour les mots exacts du philosophe hollandais. Ils pourraient avoir été écrits aujourd’hui : « Moins ils ont de talent, plus ils ont d’orgueil, de vanité, d’arrogance. Tous ces fous trouvent cependant d’autres fous qui les applaudissent. » Quand on n’est guère du côté des fous qui applaudissent, quand on n’est pas non plus du côté des langues qui vilipendent, tout contents d’être sur le trottoir d’en face, quand on est juste de ceux qui s’affligent des paroles sans raison, des actes sans moralité, on reste médusés et on va chercher loin, au fond de sa conscience ou de ses prières, de l’optimisme et une espérance pour l’avenir. Et l’on est aussi tenté de refermer les volets de notre maison ou Datcha pour ne pas entendre les rumeurs du monde et savourer un thé avec un bon bouquin.



[1] Erasme, Eloge de la folie (1509)


samedi 20 septembre 2025

Patrimoine de village

 



         Une portion de la route qui me permet de me rendre au collège rural où j’enseigne est actuellement en travaux et la déviation me fait passer par une sinueuse route de campagne laquelle descend dans un vallon, si tant est qu’on puisse attribuer à la Picardie un relief aussi marqué. Champs et pâturages côtoient des bosquets qui, déjà, virent au roux par petites touches dans le vert fatigué et mat des feuillus. Ma voiture entame une descente entre deux rangées d’arbres qui façonnent une allée cavalière à l’orée du parc d’un majestueux château du XVIIIe siècle en face duquel se dressent les murs de briques et pierres d’une ferme qui peut s’enorgueillir d’un imposant pigeonnier en forme de porche, signe patent de la richesse du domaine autrefois. Le village ne manque pas de charme non plus car il a conservé plusieurs longères picardes nichées au fond d’une cour et qu’on aperçoit furtivement lorsque le portail de la grange qui borde la route est ouverte. Façade, pour l’une, en torchis passé à la chaux sur lequel se découpent les boiseries vert vif, comme cela était encore typique dans la région il y a une cinquantaine d’années. Façade, pour l’autre, bardée de planches. Ou encore celle, aux nuances de beige, basse et engoncée dans sa courette, calée en angle droit au mur coquettement restauré de ce qui fut autrefois la porcherie et l’étable.

         Les week-ends du patrimoine mettent à l’honneur monuments privés et publics, demeures d’écrivains et de personnes célèbres. Des villages pittoresques accèdent aux happy few des Plus beaux villages français. Comment ne pas tomber effectivement sous le charme des bourgades alsaciennes, d’un Luberon semé de hameaux restaurés ou d’une poignée de maisons bretonnes recroquevillées sur un petit port où la houle berce des chalutiers ? Les villages picards, à quelques exceptions près, n’ont pas d’unité architecturale. La fragilité du matériau – le torchis –, la saignée des guerres, voire la pauvreté ont signé le déclin et la destruction des fermettes locales.  Le bâti y est hétéroclite, insignifiant mais dans ce bric-à-brac de constructions au milieu duquel l’église a su rester jolie quand elle n’est pas du XIXe ou d’après-guerre, on peut parfois trouver une modeste demeure au charme désuet. Mes trajets quotidiens, ces jours-ci, qui me font sillonner la rue principale de ce village des bords de Noye, m’offrent ces plaisirs fugaces à happer ces traces d’un passé honoré, cet habitat modeste d’hier de la paysannerie laborieuse. Et montent en moi des images de mes maisons d’autrefois, dont celles des arrière-grands-parents: longère aux volets vert sapin, aux tomettes brunes et rideaux de crochet aux fenêtres, vaste maison cossue aux plafonds hauts, au carrelage à damier noir et blanc et manteau de cheminée garni de barbotines et chandeliers. Mes maisons d’hier ou d’aujourd’hui, amicales ou familiales, portent souvent un, deux ou trois siècles sur leurs solives. Nobles ou modestes, elles ont vu passer le laboureur picard, les chasses aristocratiques, le vigneron sancerrois ou le fier Vendéen. Elles ont couvé des joies et des peines. Elles sont pleinement ce patrimoine intime qui ne s’efface pas tout à fait avec le temps, tant que durent les souvenirs.

          

 


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