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samedi 15 mars 2025

Vivre d'eau fraîche et de poésie

 

Dans un article de la revue de poésie Tohu-Bohu consacré à la poétesse Colette Nys-Mazure, celle-ci déclare : « Je persiste à vivrelireécrire en un seul mot. » Je ferais bien mien cet adage – en ajoutant toutefois le verbe danser – mais le quotidien est souvent dévoré par le vivre, dans ce qu’il a de plus prosaïque. Verdict bien sévère, j’en conviens. Faut-il caser mon travail d’enseignante ou les heures de préparation des repas dans la part du prosaïque ? Parfois la routine gâte les nécessités heureuses ou confortables. Un emploi du temps chargé tous azimuts. Retenons toutefois ces trois heures sympathiques passées avec des étudiants du CROUS d’Amiens au cours d’un atelier d’écriture, fin février. « Écrire de la poésie, leur avais-je dit, ce n’est pas faire un Rubik’s cube, c’est plutôt jouer avec un kaléidoscope. La poésie est une infiltration dans le monde, une absorption du monde. Un réel transfiguré. »  Ce fut une très belle rencontre. Assidus déjà à la pratique de l’écriture, d’horizons divers, mes jeunes poètes ont tissé slam et poésie, confidences et anecdotes sur le métier à tisser de leur vie et ont partagé leurs écrits dans leur connivence et bienveillance de groupe soudé, passionné.

Et comme l’art et la poésie font bonne alliance, retenons aussi cette visite du musée d’Amiens sur le thème des femmes, 8 mars oblige, menée par une collègue de lettres classiques familière de ces lieux où elle travaille à temps partiel. Une parenthèse pleine de délicatesse et de beauté.




À l’agenda, salon du livre demain : Bondues. Où je suis heureuse de retourner tant cette manifestation est dynamique. Le salon du livre de Bondues fut l’un des premiers auxquels je participai il y a quinze quand venait de sortir mon recueil de nouvelles, Les souvenirs n’encombrent pas les placards. Les salons sont le verso du travail de l’écrivain. Au recto, les heures d’écriture dans la solitude.

 

samedi 22 février 2025

Kit de lectures pour voir la vie en rose

 





 

[…] mais ce qu’achevait de déclarer cet homme était terriblement vrai, fort comme une gifle : les livres ne parlent jamais assez du bonheur.

 – Et l’ouvrage que vous lisez est-il heureux ? lança-t-elle sans réfléchir.

Frank ANDRIAT Jolie libraire dans la lumière, Editions Desclée de Brouwer poche (2015) Page 23.

         Cela fait un moment que j’ai en tête de donner, dans la Datcha, une liste de livres qui font du bien au moral. Et voilà que le roman commencé hier soir me fait un clin d’œil. Des livres heureux. Quelle belle épithète ! Ne me viennent pas forcément à l’esprit des livres qui traitent tous du bonheur ; d’ailleurs bonheur et littérature ne font pas toujours bon ménage. On nous vend tant de romans médiocres sous le qualificatif de feel good. Certes, la notion de bonheur est subjective. Quelle que soit l’amplitude de votre bonheuromètre ou votre seuil d’acceptation de votre bonheurophagie, quel que soit l’ingrédient qui vous pousse à sourire ou carrément rire, je vous ai concocté une liste (non exhaustive bien sûr !) des livres qui me font du bien au moral, me font rire ou m’apaisent. Des livres doudous ou enclins à activer les zygomatiques. On en a d’autant plus besoin que le climat ambiant international ou hexagonal est bien morose.

Pour rire tout court (ou rire aux larmes, selon propension personnelle)

Smoke Donald WESLAKE

Le vicomte pourfendu Italo CALVINO

Un curé d’enfer et autres racontars Jørn RIEL

Ces dames aux chapeaux verts Germaine ACREMANT

La reine des lectrices Alan BENNETT

Un clafoutis aux tomates cerises Véronique de BURE

Pour s’abreuver de beauté et de mots apaisants, d’atmosphère nostalgique 

L’enfant et la rivière Henri BOSCO

Trésors d’enfance Christian SIGNOL

Les petits bonheurs Bernard CLAVEL

La petite dame en son jardin de Bruges Charles BERTIN

Parfums Philippe CLAUDEL

Mister Mouse ou la métaphysique du terrier Philippe DELERM

Pour combattre la morosité, pour vivre d’énergie et d’espérance 

Aujourd’hui je choisis la joie Christie VANBREMEERSCH

Une vie pour les autres, l’aventure du Père Ceyrac Jérôme CORDELIER

Pour gourmands voyageurs 

Saveurs vagabondes, une année dans le monde France MAYES

 

 

 

 

 


mardi 11 février 2025

Acheter des livres. A quel prix?

 


Les vacances de février ont pour moi ceci de bon : qu’importe la grisaille puisque la lumière du jour repousse la nuit. Les oiseaux pépient modestement, faisant fi du crépuscule. C’est le temps des crêpes, des feux de bois et des lectures derrière une fenêtre baignée de soleil ou sous la lampe, alliée d’un après-midi gris. Une parenthèse tranquille, débarrassée de la fébrilité obligée des fêtes de fin d’année. Février nous offre la lumière de la Chandeleur et tous les quatre ans, au dénouement, un « rappel » avant que le rideau ne tombe. Février est un mois jeune, fougueux, ambitieux mais aussi plein d’humilité et de patience quand il ploie sous les bourrasques, les averses et les gelées. Et qui, au gré du calendrier liturgique, invite à l’entrée en Carême. Mes congés scolaires sont rythmés par les lectures et l’écriture. Les derniers livres des cadeaux de noël, ceux d’un anniversaire immuable dans le prologue de l’année nouvelle et les oubliés qu’on redécouvre au gré d’un rangement du bureau.

Un bouquiniste de ma ville (évoqué à la Datcha dans la chronique du 22 juillet 2024) proposait il y a quelque temps une vente en ligne alléchante : des livres brochés à un euro et des poches à soixante-dix centimes. Ma souris a trottiné de couverture en couverture, prête à mordre au grain puis s’est ravisée. Provisions à peu de frais, certes mais qui ferait vite basculer dans la razzia goulue. On n’achète pas des livres comme on commanderait un lot de chaussettes à la Redoute ! Flâner en librairie ou chez le bouquiniste a autrement plus de charme. Modération, sœur de la sagesse, m’a pris la main et j’ai lâché la souris.

Premier week-end des vacances. Je sors du cours de danse et j’attends l’heure d’aller écouter une conférence. Mes pas me mènent dans une librairie. Coup de cœur pour un titre et une quatrième de couverture, une bouchée grignotée dans une page au hasard. Me voilà riche de deux histoires et auteurs dont j’ignorais tout peu de temps avant. Gourmandise de mots pleins de promesses : La main sur le cœur[1] et La Maison aux sortilèges[2]. Et comme les mots sont volontiers joueurs, je remarque à l’instant même où je copie le nom des auteurs qu’HART et HARTÉ sont paronymes à souhait. Hasard d’un glanage en librairie ! Acheter des livres sur l’écran n’a point cette magie-là.



[1] Yves HARTÉ, La main sur le cœur, Points (2024)

[2] Emilia HART, La Maison aux sortilèges, Pocket (2024)

dimanche 12 janvier 2025

A contre-courant des saisons

 



Cette semaine, il a neigé en Picardie. Juste de quoi voir virevolter les flocons et blanchir les toits. Une douceur pour les yeux, happée à la dérobée, entre une dictée et un exercice de conjugaison, dans une classe studieuse malgré l’envie d’honorer l’éphémère reine de l’hiver. J’aurais pu vous écrire sur celle que j’appelle volontiers la silencieuse. Mais j’ai choisi, à contre-courant des saisons, de vous parler de l’alouette. Je l’avais déjà invitée à la Datcha, en septembre 2022. Je l’aime tant !

Ces jours-ci, je lisais Eloge de l’alouette[1], un joli petit livre acheté l’été dernier dans une librairie, en Auvergne. L’auteur, Francis Gremberg, vit à Bailleul, dans le Nord. C’est un homme de ma génération dont l’enfance s’est déroulée à la campagne. Il a grandi avec le chant de l’alouette, loin de savoir, à l’époque, qu’il perdrait un jour le privilège de l’entendre grisoller dans le ciel du nord : « Je vous écoutais et j’étais sous votre emprise. Votre chant de plein ciel était pour moi une révélation. Un oiseau chantait et le monde devenait plus beau. Je ne savais pas à l’époque que vous possédiez une des gammes les plus riches de la faune aviaire, avec plus de six cents notes et articulations en phrases[2]. […] Je me souviens de vous aux marches de l’hiver, quand novembre s’étalait brumeux et froid sur les champs nus. Vous étiez alors une consolation inattendue. À la seconde, vous inversiez les saisons et effaciez ma mélancolie.[3] » Comme lui, l’alouette fut l’enchantement de mes promenades à travers champs, du mois d’avril quand les prunelliers fleurissaient à l’été - en dehors des moissons bruyantes et poussiéreuses - en passant par le mois de mai fleurant bon l’aubépine et celui de juin éclatant dans les cytises.  Mes yeux éblouis par la lumière couraient dans le ciel à la recherche de l’oiseau qui lançait ses trilles très haut. On l’entendait mais on ne la voyait point. Elle estampillait les beaux jours dans cette région au climat peu clément, elle était insouciance, légèreté et compagne d’un temps étale, sans contrainte, celui du long week-end sans école ou des grandes vacances infinies. Parfois, on l’apercevait voletant sur place avec une ténacité dans son battement d’ailes qui n’avait d’égal que son chant incessant. Lire le bel ouvrage de Francis Gremberg, c’est conjuguer ses souvenirs de p’tit gars des champs à mon enfance rurale. C’est partager sa peine et son inquiétude actuelles. Si l’alouette a disparu de la terre de Bailleul, elle n’est plus beaucoup là dans mon coin de Picardie. Zones de culture agricole intensive, on l’aura compris. Glyphosate et compagnie plument l’alouette. Je suis parfois prise d’angoisse de songer que ce frêle oiseau peut disparaître à tout jamais et que nous n’ayons plus que des vidéos sur Internet pour l’écouter. Moment volé que je me suis accordé avant de rédiger cette chronique et qui n’a, hélas, pas les vertus d’une vraie balade dans la nature. Mais le chat Piccolo qui dormait sur mes genoux a sauté devant l’écran, son oreille de chasseur en alerte, sa patte véloce prête à bondir sur l’image. Le leurre est-il plus grand pour lui ou pour moi ? C’est discutable.

L’opus de Francis Gremberg ne s’attache pas seulement à consigner sa nostalgie en une langue poétique et douce, il nous convie à retrouver l’alouette chez les poètes ou sous la plume des soldats de 14-18 qui l’entendirent chanter, imperturbable une fois la canonnade arrêtée, inébranlable image de l’espérance devant la folie des hommes. Il la traque dans les champs cultivés de toutes régions, se défiant des chiffres et pourcentages aléatoires mais guère rassurants mais aussi dans le champ sémantique de la langue française. L’alouette est partout : une rue de lotissement, un type d’hélicoptère, le nom d’une revue, le surnom que Jean Valjean donna à Cosette et, bien sûr, la comptine que nous avons tous chantée : « Alouette, gentille, alouette, je te plumerai… ». Enfant, bien que j’ignorasse que l’on pouvait manger l’oiseau, je n’aimais ni la musique ni la rengaine. Je pressentais au-delà de ces paroles a priori innocentes une indéfinissable perversité qui troublait la petite fille que j’étais.



[1] Francis GREMBERG, Eloge de l’alouette, collection La rencontre, Editions Arléa (2023)

[2] Page 10.

[3] Page 28.


mardi 31 décembre 2024

Meilleurs vœux

 


Plus que quelques heures et nous aurons changé d’année. Le crépuscule vient de tomber. La ville bruisse. Dans les foyers, on s’active aux fourneaux ou l’on occupe les heures sans se soucier de leur accorder de l’importance. Fêter une nouvelle année n’est pas du goût ou de la disponibilité d’esprit de tous. Ce n’est heureusement pas une obligation, un Sésame, ouvre-toi dont il faudrait impérativement maîtriser le code pour franchir le seuil. Il y a toujours en moi une ambivalence à entonner le refrain d’un Happy New Year. Comme à Noël, on pense à ceux que la tristesse submerge, à ceux qui n’ont d’autre compagne que la solitude, la pauvreté ou la maladie. On pense à ces contrées écrasées par les guerres. Comme à Noël, on pèse ses mots pour ne pas heurter. Mais Noël vit d’Espérance et de Paix. La Saint-Sylvestre et le 1er de l’an ont un je ne sais quoi de léger, d’insouciant, d’insolent. D’utopique aussi. Ne souhaite-t-on pas, en effet, vraiment le meilleur pour sa famille, ses amis, ses voisins, son prochain ? Indéniablement oui. Alors que ces quelques vœux semés dans ma datcha aient la belle utopie du cœur.

Je vous souhaite une belle année dans la douceur des jours que des flocons de neige, une brise d’avril, la lumière d’été, l’orangé ambré de l’automne nous donneront au cours de 2025.

Je vous souhaite une belle année dans la simplicité d’un sourire, d’un compliment, d’un rire complice, d’une main encourageante sur une épaule.

Je vous souhaite une belle année dans l’attention portée aux autres et reçue des autres.

Je vous souhaite une belle année dans la magie des arts et du spectacle de la nature.  


dimanche 22 décembre 2024

Dans l'attente de Noël

 



Nous avons tous besoin

D’une espérance en nous,

D’une petite flamme au milieu de la nuit

Qui passe de main en main,

Ou de sourire en sourire.

Cette espérance

Fragile comme un enfant à Noël

Nous donne une force immense.


Extrait de la Prière de la Lumière de la Paix de Bethléem 2024



                                          

                                      



dimanche 15 décembre 2024

Bredele de l'Avent

 

                                        Source: Internet Pixabay

                                     


Confection des bredele[1] de Noël à la Datcha. Vieille tradition alsacienne qui a désormais gagné toute la France. Une amie de ma mère en confectionne par centaines, de toutes sortes (à l’anis, aux noisettes, au chocolat, à la cannelle) et en offre à sa famille, aux amis et aux résidents de la maison de retraite de son village. Ils sont autant un plaisir des yeux que du palais. Mon rouleau à pâtisserie, à chaque période de l’Avent, façonne la pâte. Toutes proportions gardées. J’aime tellement ces friandises qu’à seigneur tout honneur, je ne pouvais pas ne pas les évoquer dans mon roman consacré à la cuisine[2].

 

Biscuits de Suzanne

 

         Sablés, palets aux dames, rochers, macarons, petits fours, dollines, florentins, madeleines, bredele alsaciens, cup cakes anglais ou baklavas orientales, les tout petits gâteaux et biscuits qu’on avale en une ou deux bouchées semblent ne pas avoir quitté l’univers des dînettes des petites filles modèles ou sortir tout droit des images naïves des dessins de Sarah Kay. Ils sont le raffinement d’un tea cream dans un manoir ou la chaleureuse quiétude d’un goûter de l’Avent dans un chalet enneigé. Ronds, carrés, étoilés, ils blondissent dans le four. Pâtisseries traditionnelles, les biscuits faits maison sont emblématiques d’une époque qui se veut ancienne mais qui, au fond, n’a pas d’âge. Qui sont nos aïeules cuisinières ? D’une époque révolue, celle de la bougie peut-être, elles ne sont même plus les grands-mères d’aujourd’hui. Malgré tout, la magie intemporelle de la bonne cuisine encensera toujours un autrefois mythique que l’on s’appropriera encore longtemps dans notre imaginaire collectif. Longue vie à la cuisine de nos grands-mères !

 



[1] De l’alsacien « brot » : pain. Petits gâteaux secs aux formes et parfums divers, traditionnellement confectionnés durant l’Avent.

[2] Nathalie BONIFACE-MERCIER, L’Hiver avec elle, Editions Unicité (2019)


samedi 16 novembre 2024

Retour à la maison des aïeux

 

                                      Saint-Thibault (Cher), mai 2024


En ce mois de novembre traditionnellement voué à l’attribution des prix littéraires, je prends volontiers le contrepied en mettant à l’honneur une petite maison d’édition et un livre qui ne fera pas la une des journaux. J’avais déjà, dans une chronique datant du 4 juillet dernier, évoqué un coup de cœur similaire. J’ai acheté La maison de la fontaine[1], par attrait pour les maisons. La narratrice, âgée, ouvre ce récit autobiographique sur un souvenir intime : les retrouvailles avec la maison familiale, modeste habitation d’un village du Périgord, décatie et presque à l’abandon. Elle est venue la présenter à celui qu’elle ne nomme pas mais qu’elle évoque au cours du livre avec la pudeur délicate de la femme qui a partagé la vie d’un homme qui n’est plus. Le couple, qu’on suppose jeune alors, a redonné vie, année après année, à cette petite maison, soucieux d’abord de lui rendre son modeste éclat, ses caractéristiques paysannes comme son cantou, avant de la modeler à leur goût. Maison passeuse de générations et d’histoires, maison de terroir, elle s’autorise enfin à être autre pour que la lumière et les livres entrent, même si « Autour de la maison flotte le parfum des mots de l’enfance. Le mot enclos est de ceux-là, qui porte en lui quelque chose d’antique et de matriciel. Image peut-être de l’hortus médiéval où croissent les simples ou du jardin mystique où s’abrite la virginité bleue de Marie. »[2] Le passé ne s’en va pas vraiment ; la maison reste incarnée dans une famille et un territoire. Photographies et toponymes sont là pour rappeler à la narratrice son ancrage en ces lieux. Elle évoque le poids de cette contrée dans sa densité tellurique et historique, en une réflexion qui me rappelle les écrits de Pierre Bergounioux. « Des noms comme des litanies du quotidien qui font se lever les lieux – que l’on appelle si joliment des lieux-dits –, une incantation propitiatoire pour déjouer l’âpreté du réel, de même qu’un patronyme gravé sur une tombe déjoue l’obscénité du cadavre enseveli. »[3] Horizon replié, hivers âpres, terre de préhistoire, de quoi nourrir une enfance rêveuse, réenchantée des années plus tard par la plume sublime de Laure Catusse, devenue femme et écrivain.

Le récit, hommage aux ancêtres de l’auteur, se poursuit dans une facture narrative classique, l’évocation des aïeux à travers la grande Histoire et l’intime par le truchement de photographies décrites. Cet album tourné pour nous, lecteurs, aurait pu lasser ; on ne rejoint pas forcément ces inconnus et ces anecdotes qui font l’arrière-pays intime d’autrui. Mais le récit de Laure Catusse offre de délicieuses réflexions sur les pouvoirs de la photographie : « Je peine à imaginer Madeleine dans le quotidien des travaux de la ferme. Ils ne sont pas dignes d’entrer dans la mythologie familiale. Les photographies n’en disent rien non plus, on ne photographie pas l’ordinaire des jours et l’évidence des tâches matérielles. […] le cliché ne dit rien de la vie à la campagne en été, il a seulement capturé, comme par effraction, le tremblement de choses dans le temps[4]. »

 

 



[1] Laure CATUSSE, La maison de la fontaine, Editions Unicité (2022)

[2] Page 10.

[3] Pages 84 - 85

[4] Laure Catusse cite ici l’écrivain Jean-Christophe Bailly à qui elle fait allusion dans la même page.


vendredi 1 novembre 2024

Ode à l'impératif

 


Volets restés fermés quelque temps à la datcha pour cause de grand nettoyage de jardin et activité fébrile peu propice à l’éclosion des mots. Valises vidées après une escapade sur les terres familiales qui fleurent bon la mirabelle et la bergamote, et reprise du rythme trépidant. Il faut que … Faire… Ranger… Accueillir… Je m’accorde une pause dans le fauteuil du bureau entre chien et loup. L’heure d’hiver a gagné notre quotidien et pare la maison de puits de lumières ambrées au gré des lampes posées sur les meubles. Je saisis le journal du mercredi, pas encore ouvert depuis notre retour. Un rendez-vous attendu, immanquable avec l’un des chroniqueurs dont je savoure toujours les lignes. C’est la page que je lis en premier. Ma friandise de gourmande des mots. Le titre nous exhorte à être vieux. Injonction qui prend le contre-pied du jeunisme ambiant dont on abreuve la société aujourd’hui. La chronique est truffée d’impératifs en un subtil jeu de miroirs. Nous qui sommes perpétuellement conditionnés par les dictats, aiguillés par une pléthore de y-a-qu’à, faut-qu’on, entravés par le regard de l’autre au point de nous imposer des garde-fous, des règles, nous qui vivons de to-do list, qui conjuguons le verbe faire à tous les futurs, qui déclinons au vocatif les rêves, les souhaits, les projets et les tâches, nous qui nous mettons au garde-à-vous du général Tempus, qui découpons le gâteau des jours en minutes et secondes sans en laisser une miette, nous qui n’en pouvons plus des voix comminatoires de notre prochain, nous qui sommes pressurés, essorés par le grand manitou Faites Ceci et son aréopage de publicités supposées nous prendre dans ses filets, voilà que la plume de mon chroniqueur bien-aimé déploie une cascade d’impératifs. Et voilà que cette invitation me charme. Me rassérène. M’attendrit. Je plonge. Je bois les mots. Un vrai nectar que je vous incite à savourer aussi. Trinquons alors à la poésie donneuse de bonheur et non de leçons ! « Soyez démodés. Has been. Old fashioned. Inactuels. À contretemps. Ne vous habituez pas au monde tel qu’il est : visiblement il ne va pas. Soyez obsolètes. Délicieusement ou obstinément périmés. Ne soyez pas dans le vent, accrochez-vous aux vieux bastingages, à la rambarde de guingois. […] Moquez-vous du regard oblique des censeurs de cette chambre vide : l’aujourd’hui. Cuisinez-leur vos recettes de grands-mères, dans la casserole de cuivre qui en a vu tant d’autres. […] Parlez-leur de cette guinguette au bord de l’eau, de l’Hôtel du Nord, de la gueule d’atmosphère, de la pénombre des voix, des visages, des noms d’autrefois, de Carette, de Dalio, de Jouvet. […] Soyez d’hier, d’avant-hier, d’il y a mille ans, refaites la première croisade, rebâtissez les cathédrales, écoutez battre le vieux cœur de la ville, soyez désheurés, anachroniques, mal lunés. […] Dites-leur qu’une maison ne tient debout que par la vétusté des paroles et des objets qu’on y fait résonner. […] »[1]

Je ne peux pas tout retranscrire. Vous l’aurez compris, lisez le journal !



[1] Soyez vieux ! Chronique de Emmanuel GODO (poète), La Croix, mercredi 30 octobre 2024


dimanche 13 octobre 2024

Jour après jour

 



Si vous flânez du côté de la Datcha ces jours-ci, vous aurez trouvé les volets longtemps fermés. Une image arrêtée sur le port de Tyr au Liban. Il est vrai que le quotidien là-bas m’arrache des larmes. Pas moins, cela dit, que de voir la terre ukrainienne ravagée ou Gaza anéantie. Toute guerre me révolte et m’émeut. Pour avoir vu récemment le très beau film Gaza mon amour[1], je pense parfois aux acteurs du film. Sont-ils toujours en vie ? L’humanité, l’humour et le sens de l’autodérision, une poésie certaine qui se dégageait de cette ville pauvre, rafistolée, bétonnisée, enclavée, tout cela plane comme une âme errante, inconsolable et inconsolée au-dessus des immeubles en ruine, des gravats. Les guerres ôtent la vie des hommes et entraînent dans leur sillage destructeur et mortifère ce qu’il y a de beau et bon en l’humain. Faut-il que ce soit à ce prix que les « mauvais », « les méchants » soient punis ? La grande faucheuse a le geste ample, sans discernement. Une froide logique irrationnelle. Ainsi en est-il aussi à Beyrouth et dans le sud du Liban. Mais ne voyez pas derrière mes mots un soutien inconditionnel pour les uns au détriment des autres. La mosaïque confessionnelle au Liban ne doit pas se réduire à de tels partis-pris. Tout chiite n’est pas un terroriste. Mais tout chrétien, druze ou orthodoxe, pas plus que tout sunnite ou chiite modéré, n’ont pas à payer de leur vie la folie de quelques-uns, ceux dont on ne sait plus s’ils sont victimes, agresseurs ou les deux à la fois – qu’ils soient Israéliens, Palestiniens ou Libanais – avec les mêmes taches de sang sur les mains. Sang des attentats, sang des répressions.

Mes doigts ont couru sur le clavier et ma pensée s’est focalisée sur les désastres du monde alors que je pensais parler de tout autre chose. De légèreté. De petites touches de mon quotidien. Notamment ma joie, vendredi, de revoir mes anciens élèves de troisième venus à la cérémonie de remise des diplômes, l’enthousiasme de beaucoup d’entre eux qui évoquaient des souvenirs de mes cours, qui me remerciaient d’avoir été exigeante et de les avoir bien préparés au lycée. Et l’un d’eux de sortir de sa poche, tout fier, une copie pliée maintes fois : une dictée pour laquelle il avait obtenu un 18. Une relique à ses yeux !

 



[1] Gaza mon amour, comédie dramatique (2020), Arab Nasser, Tarzan Nasser

mercredi 25 septembre 2024

Liban, mon bien aimé

 

                                             Maison d'hôtes Al Fanar à Tyr

                                  

J’ai le cœur déchiré par la nouvelle tragédie qu’est en train de vivre le Liban depuis quelques jours. Et je peine à trouver les mots pour exprimer mon empathie pour un pays que j’aime et que je connais, pour ces hommes et ces femmes, quelle que soit leur religion, que j’ai côtoyés de près, chez qui j’ai vécu le temps d’une nuit ou que j’ai brièvement croisés. Pourquoi le Liban ? Il y a des pays qu’on aime soudain, par fulgurance. Et il y a les pays qui, lentement, parfois même à notre insu, s’imprègnent en nous. L’histoire d’une goutte d’eau calcaire puis d’une autre qui forment un jour une stalagmite. Le Liban s’est moulé en moi sur mes années d’enfance, d’adolescence sans que j’en ai conscience. C’est avec ces mots que je commençai mon carnet de voyage de retour du Liban en février 2006. J’étais allée là-bas parce que j’écrivais alors mon roman Le Silence de Galatée.[1]

Aujourd’hui, je ne trouve pas les mots pour dire mon désarroi et mon inquiétude. Des images se bousculent en moi. Je revois le petit port de Tyr et ses barques de pêcheurs ; j’avais dormi dans une maison près du phare – Al-Fanar – construite sur les fondations d’une bâtisse de l’époque des Croisés. Le salon embaumait la fleur d’oranger que distillait notre hôte sur la terrasse. À la télévision, on suivait en direct, depuis Beyrouth, la commémoration du premier anniversaire de la mort de Rafic Hariri[2]. Je me souviens d’une man’ouché qui fleurait bon le zaatar[3], dégustée tout juste sortie du four à bois du boulanger, devant le port. Cinq mois plus tard, le port était bombardé par les Israéliens lors du conflit que les Libanais ont appelé « la guerre des trente-trois jours ». Je me souviens d’une amie, que la guerre des années quatre-vingt avait grièvement brûlé au visage, qui m’annonçait, au téléphone, le décès d’un cousin dans ce nouvel épisode tragique. Je voyage en pensée vers le nord-est du pays et l’image qui vient à moi est celle de la plaine de la Bekaa, que je connus l’hiver, enneigée, ainsi parée d’une énigmatique majesté, spectre immaculé, un linceul qui semblait encore accuser les bombardements israéliens de 1982. Je me revois partageant le thé devant un antique poêle à bois avec des hommes au visage tanné et ridé, taiseux entre deux tentatives vaines de me vendre de la bimbeloterie figurant les temples de Baalbeck. Il y avait là une quiétude autour de la chaleur du poêle et de ce tea time insolite que je savourais après avoir arpenté, dans la froidure, le site antique strié de flocons de neige. J’ai aimé Baalbeck et sa parenthèse hors du temps, sa rudesse et, paradoxalement, son empreinte culturelle avec le souvenir de Jean Cocteau et d’une cohorte d’artistes, de musiciens qui firent de la petite cité, à partir des années 1950, un pôle artistique international avec son festival. Baalbeck, la chiite, berceau du Hezbollah en 1982, est aujourd’hui dans le collimateur de Tsahal.

 Le sifflement des roquettes dans le ciel. Un éternel recommencement. Mes propos se gardent bien de prendre parti ; je n’écris que pour dire ma peine et ma colère. Tous ces hommes, quels qu’ils soient, qui s’écharpent. L’Homme est un vautour qui mange ses propres entrailles en s’en prenant à ses semblables. Dans mes souvenirs, reviennent aussi ces étranges ballets citadins de voitures affublées de haut-parleurs et du drapeau de la milice qui sillonnaient les rues du sud de Beyrouth et psalmodiaient à longueur de journée le nom des martyrs. Aujourd’hui les martyrs sont aussi d’innocentes victimes, des femmes, des enfants. Le Hezbollah servit longtemps de paratonnerre contre Israël mais fut tout autant la mèche allumée de l’amadou. Et ce qui était à craindre depuis un an arrive. Le Liban, par la complexité de son histoire, n’est pas blanc comme le labneh[4], mais il est vrai aussi qu’il est fragile car véritable plaque tectonique de cette partie du monde en perpétuelle ébullition.

 

                          Port de Tyr    Source: internet



[1] Le Silence de Galatée, Editions Myriapode (Janvier 2012) Epuisé.

[2] Homme d’affaires et ancien président du Conseil des ministres au Liban, assassiné le 14 février 2005.

[3] Man’ouché : Galette de blé, ici recouverte de zaatar, mélange d’herbes aromatiques et sésame.

[4] Lait fermenté, plat de base dans la cuisine libanaise.


samedi 7 septembre 2024

Inconnue du grand public

 



Hier midi, alors que je quittais le collège, une de mes nouvelles élèves de 3ème court jusqu’à la barrière et me demande, un peu intimidée : « C’est vrai, Madame, que vous avez écrit des livres ? » Je ne suis qu’à moitié surprise et réponds en riant : « Les informations circulent vite ! Qui te l’a dit ? » Et elle, enchantée de m’informer qu’elle le tient de Madame D., son orthophoniste, ajoute, une pointe d’admiration dans la voix : « Alors vous êtes professeur de français et écrivain ! » J’opine de la tête. « Oui, tu vois, c’est un peu comme si j’avais deux métiers ». Et je quitte cette demoiselle, ravie de détenir un scoop sur son enseignante.

Deux métiers ? Il serait prétentieux de parler de profession d’écrivain en ce qui me concerne. Mais j’ai simplifié pour l’adolescente. Que pourrait-elle, à son âge, appréhender de ces nuances ? En montant dans ma voiture, mes pensées focalisent surtout sur ladite Madame D. Une mère d’élève ? La lectrice d’un de mes livres ? Comment les a-t-elle découverts ? Par le bouche-à-oreille ? Un article dans la presse locale ?

         Avec, à ce jour, environ 800 exemplaires vendus de Destins tragiques de princesses[1], je joue toujours dans la cour des petits et reste une inconnue du grand public. C’est un constat lucide. Que les lecteurs de passage à la Datcha voient derrière les mots du dépit, de la résignation ou de l’indifférence, peu importe. Je ne suis quasiment pas « likée » sur les réseaux sociaux. Le profil de mon lectorat n'a pas le virus du petit cœur ou de l’étoile et je ne lui en tiens pas rigueur. Alors quand une Madame D. glisse trois mots sur ma personne, c’est toujours plaisant, je ne le nie pas. Quand une étudiante passionnée de lecture fait la promotion des Princesses sur son compte Instagram et que je découvre son charmant commentaire, je suis ravie. Quand le libraire d’une ville qui n’est pas la mienne me dit avoir vendu une douzaine d’exemplaires en quelques semaines, j’exulte. Un livre édité mène son bonhomme de chemin souvent à l’insu de son auteur, même si une cohorte de « like » sur Facebook et compagnie peut être un indicateur.  Il y a fondamentalement une différence entre un écrivain et un artiste peintre ou sculpteur. Ce dernier cède à l’acheteur un exemplaire unique, il se dépossède de son œuvre. (Je n’aurai jamais pu être une artiste ; je suis trop conservatrice !) Parfois, il connaît l’acheteur ; quasiment toujours, l’intermédiaire et le lieu de la transaction. Pour l’écrivain, la vente de ses livres garde en partie une part de mystère. Où les lecteurs se sont-ils procuré l’ouvrage ? Fruit du hasard, d’une couverture qui leur a fait de l’œil sur l’étal d’un libraire ou recommandation d’un tiers ? Lecture d’un article élogieux dans la presse régionale ou nationale ? À la radio. J’avais eu cette belle promotion pour les Princesses. Je garde une immense gratitude envers le journaliste Thomas de Bergeyck qui m’avait invitée à son émission Place Royale sur RTL Belgique à l’automne 2021. Lecteurs de l’ombre, vous avez toute ma reconnaissance. Et vous mésestimez souvent la solitude de l’auteur ou ses efforts individuels pour assurer, en sus des médias – quand ils ont le mérite de le chroniquer, ce qui est déjà un luxe ! – la visibilité de son livre. Bien sûr, d’aucuns ont davantage de talent ou de bagout pour se mettre en avant. On touche là un autre point que je ne développerai pas dans ces lignes. Il y a des semaisons personnelles discrètes ; d’autres tonitruantes ou intrusives. Mais le travail d’éditeurs impliqués fait aussi beaucoup. Petit clin d’œil en cette page à mon éditeur La Chouette Imprévue qui fait le job avec passion et intelligence pour que les amateurs de poésie accueillent mon Engrangeoir[2].  

        

 

 



[1] Nathalie BONIFACE-MERCIER, Destins tragiques de princesses, Editions Jourdan (2021)

[2] Nathalie BONIFACE-MERCIER, L’Engrangeoir, Editions La Chouette Imprévue (2021)


dimanche 1 septembre 2024

La cloche a sonné

 

                                              Exposition "Les doigts pleins d'encre", La Chaise-Dieu, été 2024*

                                              

Pas d’école sans goûter. Puisque la cloche de la rentrée des classes a sonné, n’oublions pas de glisser une friandise dans le cartable. Ah comme l’attente de la récré est longue ! Le cours n’en finit pas !  (* Toute ressemblance avec un élève inattentif est à chercher dans la classe du maître Robert Doisneau)

« Lorsqu’on demande autour de soi ce qui vient à l’esprit en entendant le mot « goûter », l’interpellé dit d’abord : « Quatre heures. La récréation de quatre heures. » Même ces enfants qu’il fallait tour à tour supplier et menacer pour les faire manger sourient. Aussi bien était-ce le seul repas où ils avaient appétit. […] Quant à moi, j’emportais mon quatre-heures dans un sac de papier brun décoré d’une coupe de fruits dont les rouges et les jaunes d’être imprimés sur un fond bistre prenaient une teinte de de fleurs séchées. D’habitude il s’agissait de pain et d’une bille de chocolat. Dans ces cas-là, je n’y touchais pas avant l’heure. Mais quand le pain était accompagné d’une bouchée, d’un « rocher », la gourmandise me la faisait grignoter, miette par miette, sur le chemin de l’école. Il me restait le pain sec pour la récréation. […] Les jeux de quatre heures en étaient plus doux, on s’y disputait moins, les discussions sur les règles étaient moins âpres. Comment ce que l’on achevait de mâcher en allant à cloche-pied de la Terre au Ciel n’aurait-il pas eu un goût unique ? Comment le dessin d’une marelle ne remplirait-il pas la bouche d’un chocolat sans égal ? »[1]




[1] Marie ROUANET, Mémoires du goût, Albin-Michel (2004)


samedi 24 août 2024

Troisième anniversaire

 



La datcha célèbre son troisième anniversaire. Cette année, la porte d’entrée s’est ouverte environ 3500 fois, à raison de quelque 600 visites certains mois. Amis ou hôtes occasionnels, vous êtes de plus en plus nombreux ou de plus en plus réguliers à venir vous ressourcer à la datcha. Elle est une maison sans clef, toujours ouverte. À toute heure, vous pouvez y trouver, sur la table, un bol fumant comme dans la maison du conte Boucle d’Or et les trois ours. Picorez. Dégustez.  Et n’hésitez pas à convier vos proches.


dimanche 28 juillet 2024

Sur la route des vacances

 


La datcha ferme ses volets pour l’été.





Valses d’étés d’ici et d’ailleurs. Villages de vacances traversés dans le ronronnement d’une Dyane. Pompes à essence ventrues en bord de route, platanes aux bras larges, carotte du bar-tabac. Des vœux pour les deux-chevaux vertes, des sourires aux grands-mères en charentaises assises sur un banc et qu’on ne connaît pas. Ne pas courir après les lézards dans le potager des religieuses. Ne pas tomber dans les abreuvoirs. Les planchers craquent dans les couloirs des hôtels.

Nathalie Boniface-Mercier, L’Engrangeoir, Editions La Chouette Imprévue (2021)

 


lundi 22 juillet 2024

Une belle initiative

 



Plus personne ne lit entend-on geindre régulièrement. Si le secteur du livre connaît un léger fléchissement depuis une année dopée par le confinement et l’engouement passager ou confirmé des Français pour la lecture, de belles initiatives témoignent que le désamour de nos compatriotes pour les livres n’est pas encore légion. Bien sûr, ce que je vais relater n’offre qu’une vision partielle d’une réalité générale plus contrastée (et sans doute consternante si l’on en croit les chiffres de la très sérieuse étude menée par Michel Desmurget[1]).

S’est créée dans ma ville, au printemps 2023, une librairie solidaire qui permet aux lecteurs d’acheter des livres, des CD et DVD d’occasion, mais surtout qui offre des perspectives de réinsertion d’emploi à des personnes. La Bouquinerie du Sart, implantée dans un quartier résidentiel, touche un public plus vaste que celui des appartements de standing et beaux pavillons qui la bordent. Le choix du lieu a d’abord été motivé par la proposition de l’évêché d’Amiens de fournir un bel espace, avec l’atout d’un parking à proximité. Et l’on vient de la campagne ou du centre-ville dans cette librairie pas comme les autres. Les réseaux sociaux ont tissé une publicité pas négligeable. La boutique a, au départ, constitué le fond de ses ouvrages grâce au partenariat d’une autre librairie identique, située à Villeneuve-D’ascq, dans le Nord. Quelques bacs de collecte sont disséminés dans la ville pour que des particuliers puissent y déposer les livres dont ils se débarrassent. Forte de son succès, et pour meubler une des salles vides, l’association a très vite mis en place une friperie. Gageons que les amateurs de vêtements de seconde main flânent aussi dans les rayonnages de livres.

La librairie est un havre de tranquillité, aménagée avec goût, avec des recoins de lecture, un espace pour les tout-petits qui donne l’impression d’être dans une bibliothèque. Les employés proposent du thé ou du café. Les livres, classés par thème, sont bien mis en valeur. Les magazines sont glissés dans des bannettes murales. Dans la salle des DVD et des CD, ces derniers sont classés par genre.

Plusieurs fois dans l’année, comme samedi dernier, la Bouquinerie du Sart propose une vente spéciale avec un choix de livres à 1 euro. Habituée des lieux, mais n’étant jamais encore venue un jour de braderie, quelle ne fut pas ma surprise de voir l’affluence ! Il fallait presque jouer des coudes dans la salle des caisses, là où étaient stockés les livres bradés. Il régnait une atmosphère détendue, toutes générations confondues, des lecteurs occasionnels cherchant à remplir leur valise ou de « gros mangeurs » comme moi.

Ma chasse au trésor fut fructueuse. J’ai déniché une anthologie de poèmes de Guillevic, publiés dans la collection Blanche de Gallimard, Composition française de Mona Ozouf, La Mémoire n’en fait qu’à sa tête de Bernard Pivot, Pense à demain d’Anne-Marie Garat, La couleur bleue de Jörg Kastner, un polar historique mais aussi un album de photographies, Chats de Venise, et un petit ouvrage présentant des tableaux de la Galerie Trétiakov à Moscou (visitée il y a plus de vingt ans). Autres trouvailles également : Des Impromptus de Schubert joués par Krystian Zimerman, un album d’Elisabeth Schwarzkopf et un autre de Renée Flemming.

Que du bonheur !

 


 


 



[1] Michel DESMURGET Faites-les lire, pour en finir avec le crétin digital Editions Seuil, 2023

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