mardi 17 février 2026

Rome familière

 



         Dans quelques jours, je retrouverai ma bonne vieille Rome éternelle. Les rues que j’ai déjà maintes fois arpentées, les musées, restaurants et magasins qui me sont familiers. Ce sera une joie qui gommera le ressac du monde avec son lot quotidien d’atrocités, de querelles haineuses et partisanes, de cataclysmes climatiques. Ce sera une parenthèse égoïste. Parce qu’il y a toujours une part d’égoïsme dans les voyages, malgré la ritournelle du voyage comme rencontre de l’autre. Il n’y a pas de tourisme sans vacance de travail, sans prodigalité financière. Et je mesure là ma chance. Je serai, dans l’esprit et l’activité, tout entière dans cette ville. Baguenauder dans une capitale par ses propres moyens, sans être le maillon d’un tour organisé, donne parfois l’impression de ne plus être un touriste, en dépit du guide à la main et du plan consulté sur le téléphone portable. C’est d’autant plus vrai pour moi à Rome. Même si, par l’ampleur de ses sites antiques, de ses palais Renaissance, de ses églises, elle est une ville-musée à ciel ouvert. Que l’on y vive ou que l’on y séjourne quelque jours, Rome se déploie sous nos yeux en une sempiternelle leçon d’Histoire. Elle nous fait vivre plusieurs siècles à la fois. Revenir à Rome, c’est la retrouver autant qu’elle me retrouve. Elle satisfait ma passion de la peinture, ma vénération des vieilles pierres. Elle dispose à la complicité car je sais où la trouver. Je n’y suis pas complètement touriste car j’y flâne sans but, j’y cherche les expositions temporaires où ne vont que les Italiens, je conjugue mes loisirs solitaires aux horaires de travail de mon mari. Rome nous attend également par les personnes que nous y retrouvons, Français expatriés. Et surtout, comme toutes les capitales que j’ai pu découvrir, Rome, par son foisonnement culturel, ses rues et terrasses bondées, me stimule. Elle porte à l’enthousiasme, à l’admiration. À la sérénité, quand la silhouette d’un pin parasol se découpe dans le ciel, quand une statue magnifie une fontaine, quand un coin de rue expose une Madone dans un reposoir. 


samedi 24 janvier 2026

Portraits de lectrices en demi-teinte

 



    Ce week-end ont lieu partout en France les nuits de la lecture. Une initiative qui donne la part belle à la lecture à voix haute et offre les mots à l'oreille comme on offrirait des chocolats au palais. A la radio, dans les quotidiens, c'est l'occasion de dresser un bilan sur la lecture. Je n'ai pas envie aujourd'hui de parler de la baisse des ventes en librairie après une embellie pendant la pandémie du Covid. Ni de la difficulté à faire lire mes élèves adolescents. 

    Deux trajets en bus, hier matin, ont nourri l'idée de cette chronique. J'ai bien souvent un livre dans les mains lorsque, chaque samedi, je prends le bus pour me rendre à un cours de danse. A l'aller - huit heures trente - peu de voyageurs. Quelques-uns somnolent encore ou laissent aller leurs pensées au gré du trajet, d'autres sont rivés à leur téléphone portable. Hier, sitôt montée, une fillette d'une dizaine d'années demande à sa mère son livre. Je me réjouis déjà. Et l'enfant de s'accaparer d'un album de manga. Dépitée, je songe alors à ma propre enfance, à tous ces mots que j'apprenais dans la collection de la bibliothèque rose ou verte. Je me souviens dans quel roman j'ai découvert blague à tabac, loup de mer, contrebandier et numismate ! Je me revois m'émouvoir des leçons de morale de la comtesse de Ségur, de la bonté de ses personnages dans l'Ange GardienAu retour, je vois monter deux femmes dont une, quadragénaire à la voix tonitruante, assez vulgaire dans la tonalité et le propos qui, à peine assise, dégaine son téléphone portable, braille un bref "On est dans le bus!".  Ce qui m'amène à cette idée à laquelle je n'avais jusqu'alors jamais pensé. Quand l'usage des mots n'est pas aisé pour certains, comment envoyer des sms? Mais voilà que ma remuante voisine intime à sa compagne de se taire, farfouille dans son sac, en sort un livre qu'elle ouvre promptement à mi volume et se plonge avec une application non feinte dans la page. In petto, je ris de mon préjugé! Que lit-elle? Je n'ai saisi de la couverture qu'un rose fuchsia à rayures blanches. Une quelconque romance sans doute. Ma lectrice a tordu le livre en joignant la première et la quatrième de couverture dos à dos. Du titre, je n'aurai le temps d'apercevoir que le mot meurtre. Toute à mon observation, j'ai oublié de descendre du bus à l'arrêt voulu. 

vendredi 2 janvier 2026

La première neige de l'année


 

         La première neige de l’année est tombée ce matin sur ma ville, généreuse en épais flocons, prompte à blanchir la pelouse du jardin et la rue mais sa visite fut éphémère. Sa présence a apporté une douceur et une grâce inattendues. Une carte de vœux du ciel, en somme. Bien que la demoiselle se fasse souvent désirer en ce premier quart de siècle trop chaud, elle reste un classique des illustrations des cartes de vœux, ces modestes offrandes qu’on envoie si peu aujourd’hui. Il tombait davantage de flocons autrefois sur nos bons vœux de la nouvelle année. Ces mignonnettes, qui rythmaient le mois de janvier, atterrissaient dans les boîtes aux lettres pour le plaisir des grands et des petits. Désormais, on les regarde avec un brin de nostalgie sur les sites d’internet qui les mettent en valeur ou sur l’étal d’un vide-greniers.

         Que cette première neige de l’an neuf accompagne vos souhaits, vos espoirs, vos rêves et vos aspirations. Très belle année à vous.


lundi 29 décembre 2025

La liste de la honte

 


         « Quand il eut terminé le livre qui l’avait accompagné ces derniers soirs, satisfait, il prit dans le tiroir de sa table de chevet sa « liste de la honte ». C’était un inventaire d’environ cent cinquante classiques que tout le monde affirmait avoir lus et relus, mentant honteusement. Marzio ne faisait pas exception. »

         Je viens de lire ces jours-ci un charmant roman policier (Je n’en lis guère plus d’un ou deux par an), La librairie des chats noirs[1]. Dans ce roman, Marzio le principal protagoniste est libraire et il s’est amusé à dresser la liste des classiques qu’à sa grande honte il n’a pas lus. La liste, bien sûr, n’est pas donnée aux lecteurs de ce polar, sinon quelques titres parmi lesquels tout lecteur un tant soit peu au fait de la grande littérature européenne peut sourire en découvrant Le Rouge et le Noir, Ulysse, L’homme sans qualité, et Les quatre filles du docteur March et Les Buddenbrook. Ce clin d’œil à la gloire des classiques m’a beaucoup amusée et a nourri un sentiment de honte (comme quoi !) car j’étais incapable de mettre un nom d’écrivain sur Les Buddenbrook bien que le titre ne me fût pas inconnu. Vérification faite (merci Wikipédia !), il s’agit de Thomas Mann. C’est que je n’ai jamais lu Thomas Mann. Donc pas ouvert non plus La montagne magique dont le tire m’est pourtant familier. Nos yeux absorbent des titres de couvertures chez les libraires et ma formation littéraire universitaire y est aussi sans doute pour quelque chose. Alors voilà de quoi commencer ma propre liste de la honte. Aurait-elle cent cinquante références ?  Assurément non. Quoique cela dépend de ce que l’on fait entrer dans la catégorie classique. Des romans récents sont devenus des classiques.

          La liste est subjective. Quelqu’un m’a donné un jour un florilège des 1001 livres qu’il faut avoir lus dans sa vie[2]. Sans doute se sentait-il arrivé à un âge où il avait un tel détachement de tout qu’il ne s’estimait plus être un marathonien de la lecture, si tant est qu’il ait lu beaucoup de romans, préférant l’Histoire. Et plus cruellement, la cécité du grand âge le gagnant l’obligeait à un certain renoncement. Alors que j’ai bien entamé la moitié d’un siècle en bougies soufflées, la question de mon propre parcours de lectrice me titille. Ne plus voir clair pour lire serait pour moi la plus affreuse invalidité de la vieillesse. Mais j’ai encore, heureusement, de la marge et de belles années devant moi à pouvoir dévorer du papier ! Et il ne faut point songer à ce que disait Umberto Ecco, plein de clairvoyance et de résignation, dans un entretien avec Jean-Claude Carrière si ma mémoire ne me fait pas défaut. « Il y a plus de livres dans le monde que d'heures pendant lesquelles nous les lirons. »

         Alors si moi aussi je dressais cette liste de la honte, quels titres y mettrais-je ? En voici quelques-uns qui me viennent spontanément à l’esprit, outre l’œuvre de Thomas Mann susnommé :

Ulysse de James JOYCE, L’homme sans qualité de Robert MUSIL, Les frères Karamazov de Fedor DOSTOÏEVSKI, Guerre et paix de Léon TOLSTOÏ, Gargantua et Pantagruel (in extenso) de François RABELAIS, La vie mode d’emploi de Georges PEREC, Le bruit et la fureur de William FAULKNER, Tess d’Urberville de Thomas HARDY, Le roi Lear de William SHAKESPEARE, Frankenstein de Mary SHELLEY.

          Loin de jouer les fausses modestes, je m’arrête là parce que je sèche. Et surtout je m’aperçois que je ne cite que des auteurs occidentaux. Quid des écrivains de langue arabe ? (J’aurais pu citer Le Livre des jours de Taha Hussein si je ne l’avais pas lu il y a peut-être trente ans. Remarquable et émouvant !) Quid des Japonais ? (J’ai lu quelques Kawabata) Et tant d’autres…. Le monde des lettres est vaste et nous le restreignons souvent à la littérature occidentale.

         Enfin, si j’avais dressé une liste avant le confinement, j’aurais ajouté Belle du seigneur d’Albert COHEN et Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand CELINE. Comme quoi il n’est jamais trop tard pour me plonger dans les incontournables ! Et loin de moi l’idée d’avoir honte. On apprend et on découvre à tout âge.

 

 

 



[1] Piergiorgio PULIXI La librairie des chats noirs, Editions Totem 2025, page 103.

[2] Les 1001 livres qu’il faut avoir lus dans sa vie, Editions Flammarion, 2007, ouvrage réalisé sous la direction de Peter Boxall


lundi 8 décembre 2025

 

                                                   Crèche italienne  Rome Hiver 2023-2024

                Il y a une dizaine de jours, la crèche du marché de noël de ma ville a été saccagée, la figurine de l’Enfant Jésus a été décapitée. Les vandales ont, semble-t-il, été identifiés grâce aux caméras de surveillance du site. La crèche, à l’initiative de l’association des commerçants, est en effet installée au cœur des chalets d’exposition de produits, avec le portail de la Vierge dorée de la cathédrale en arrière-plan. Immuable symbole de la Nativité, humble et discret dans cette effervescence commerciale, la crèche, qu’elle soit dans une église, dans l’intimité d’un foyer, dans le hall d’une école catholique, sur la place publique, en France ou ailleurs dans le monde, rappelle qu’elle est la raison d’être de la fête de Noël. La vague d’indignation et de désarroi véhiculée par les réseaux sociaux à l’annonce de cet acte infâme montre à quel point de nombreuses personnes – loin d’être catholiques pratiquantes pour la plupart – vouent un affectueux respect à ces scènes de la Nativité au nom de la tradition. C’est que l’Enfant Jésus dans sa mangeoire devant l’âne et le bœuf n’illustre pas un quelconque gentil récit pour les enfants.

         La crèche, bien sûr, ramène beaucoup d’adultes à leur enfance, à la magie de Noël, aux cadeaux et douceurs. Elle est l’histoire qui a bercé des générations d’enfants avec des sujets miniatures en bois ou terre cuite que l’on manipule avec délicatesse, avec une odeur de paille que chauffe parfois un lumignon fiché au-dessus de la mangeoire. Elle est un catéchisme simple et concret, à hauteur d’enfant, dans les foyers où l’on prie au quotidien comme dans les familles où l’on invite Dieu chez soi au moins une fois par an, au nom de la tradition et d’un reliquat d’éducation religieuse qu’on n’a pas renié totalement.

         C’est pourquoi la crèche est universelle et intemporelle, cyclique et toujours nouvelle dans le temps liturgique. Elle est le message absolu de l’Amour et de l’Espérance, de de la paix, de la compassion, de la douceur, de l’humilité, de la patience également. Elle a la figure de l’amour des parents pour leurs enfants. Elle est aussi celle de la pauvreté chassée ou ignorée des puissants. La crèche est un temps suspendu dans un monde mouvant, incertain, incohérent et souvent violent. Simple bergerie ou grotte naturelle, elle est le point de convergence de peuples qui se mettent en marche pour aller à la rencontre du Fils de l'Homme, Sauveur du monde, peuples de tous horizons qu’ont d’abord incarnés les Rois Mages et derrière lesquels cheminent, chaque noël, des millions de chrétiens.

         Enfin, la crèche – je devrais dire les crèches – est un artisanat, une expression concrète de la foi : crèches vivantes à la manière de celle de Saint François d’Assise, crèches provençales et leurs santons qui composent tout un village avec leur meunier, le joueur de galoubet, la lavandière, la tisserande et le maréchal-ferrant, crèches napolitaines avec leurs cabarets et joueurs de cartes, crèches en feuilles de maïs tressé, en céramique, en bois sculpté, en crochet, en plâtre colorié, crèches bricolées à la maison avec quelques écorces d’arbre ou du papier rocher, crèches de Playmobil. Les crèches, par leur diversité, vivent avec les hommes et leur temps, avec leurs talents, avec l’indigence ou l’opulence des matériaux qui leur sont disponibles. Mais quelle que soit sa forme, sa taille, sa mise en scène, la crèche est UNE. Elle est ce fait inouï de Dieu fait homme dans ce qu’il a de plus vulnérable, un bébé, et de plus inébranlable, l’Amour.


samedi 8 novembre 2025

Des mots pour effacer la barbarie

 

                  Sergio Ferro, exposition Chemins de croix (Prieuré d'Airaines, Somme, juillet 2025) 

         Lorsque Cécile Kohler a été libérée, ai-je entendu à la radio, elle a très rapidement demandé du papier pour fixer les poèmes qu’elle avait écrits mentalement durant sa captivité et qu’elle se répétait certainement pas tant pour les retenir que pour se sentir encore en vie et résister à la barbarie. Elle avait demandé à ses geôliers du papier et un crayon, ce qu’on lui a refusé. L’obscurantisme redoute la pluralité des savoirs, les mots d’autrui, la beauté et l’humanité que les arts et la littérature sèment dans les têtes et dans les cœurs. Ses sinistres adeptes vouent une haine irréversible à tout discours qui échappe à leurs convictions mortifères.

         Certains rescapés des camps de concentration nazis ont témoigné avoir tenu quotidiennement dans cet enfer par la force de leurs prières ou des poèmes qui habitaient leur âme.

         Tant qu’un être humain garde sa capacité à penser, rien ni personne ne peut lui ôter les flots de mots, les phrases étendards, les bribes de paroles des êtres chers gardées en mémoire, le souvenir d’une scène de roman. Les mots bons, intelligents, jolis pansent. Les mots mauvais sont le terreau bourbeux du harcèlement et de la haine ; ils blessent ou tuent. Les mots courageux, lucides, pourfendeurs d'injustices conduisent encore trop souvent les meilleurs ambassadeurs du verbe – écrivains et journalistes – à la prison quand ils ne sont pas exécutés.

         Je dédie cette chronique à Anna Politkovskaïa[1] et Boualem Sansal[2].

        



[1] Journaliste russe, assassinée le 7 octobre 2006 à Moscou dans le hall de son immeuble.

[2] Ecrivain franco-algérien incarcéré en Algérie depuis le 16 novembre 2024 et condamné le 27 mars 2025 à cinq ans de prison.  


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