lundi 19 octobre 2026

Flânerie sur les quais de Seine

 

             


   Plus d’un mois que je n’ai pas écrit une chronique pour La Datcha. Temps précieusement dévolu à la rédaction des dernières pages d’un roman en cours, heures de travail consacrées à forger de nouveaux cours pour mes élèves. Mais également le sentiment de ne pas savoir quel sujet évoquer dans mon blog : une sorte de désarroi inhibant et plombant devant la bêtise et l’hypocrisie du monde dans notre ère de la vindicte intempestive ou mal cadrée. Sont tombés dans un grand sac à cauchemars les chiffres inquiétants des résultats PISA, l’affaire Orélien, les manifestations lycéennes. Et voilà que la majorité honnête et civilisée de mes concitoyens et moi-même assistons, impuissants et médusés, sidérés même, derrière nos écrans ou depuis les fenêtres de nos immeubles de centres-villes, depuis le pas de porte de nos commerces, à des saccages dignes de scènes de guerre, d’une férocité et méchanceté supposées inimaginables dans un pays démocratique, qui sont l’expression la plus brute de l’anarchie, de la bêtise couplée à l’envie carnassière de s’accaparer, au débridement total du sens de posséder, à l’absence totale de la moindre empathie. Un vaste jeu vidéo en live activé par des esprits décérébrés, pulsionnels, qui se nourrissent l’un l’autre par une désinhibition intrinsèque aux phénomènes violents de masse. Un ferment de haine et d’imbécillité qu’on n’a pas suffisamment détecté en dépit des signaux d’alarme sous-jacents ou déjà patents en bien des domaines. J’ai ouvert la boîte à cauchemars dans mes lignes alors que je voulais consacrer ma chronique à une balade parisienne au bord de la Seine, ce vendredi 16 octobre, premier jour de mes vacances. Le souvenir des images que j’ai glanées est tellement en décalage avec les scènes terrifiantes vécues vingt-quatre heures plus tard dans la capitale. Mais comme j’ai à cœur, à La Datcha, de célébrer le beau, le doux, le paisible, mes dernières lignes et mes photos vous emmèneront sur les bords de Seine.

         Je venais de quitter le Petit Palais et la très belle exposition consacrée à l’artiste Eva Gonzalès, avec l’idée de rallier le quartier Saint-Michel à pied en suivant les quais de Seine, le soleil généreux invitant à la flânerie. Mes yeux ont été la corde invisible amarrant les péniches à quai. Un chemin de halage poétique où je n’avais qu’à dérouler ma contemplation et photographier l’insignifiant, l’éphémère, la banalité apaisante. Du majestueux pont Alexandre III, en passant sous celui de la Concorde, sous les arches métalliques de la passerelle Léopold Sédar-Senghor puis sous le pont-Royal, le Carrousel et le pont des Arts jusqu’au pont-Neuf que j’ai traversé et qui m’a fait basculer sur la rive droite pour rallier le bras sud longeant l’île de la Cité. J’ai croisé quelques flâneurs, des joggeurs. Sur une péniche, un chat sur le pont regardait son maître débarrasser le couvert, sur une autre deux chiens aboyaient entre des pots de jardin. Un lycéen faisait un devoir de maths assis à califourchon sur un banc. J’ai voulu prendre dans mon filet des propos de badauds, que j’ai rejetés, parce qu’il était question d’argent à gagner. J’ai cru renoncer à la photo des bouquinistes des quais parce qu’on n’y vendait que des fac-similés d’affiches et des peintures à l’huile aux couleurs criardes ou que les célèbres boîtes vertes étaient criblées de tags jusqu’à ce que je retrouve enfin des livres aux couvertures chatoyant sous les jeux de lumière entre le feuillage des arbres. J’ai enfin quitté les quais pour gagner le quartier Saint-Michel. Rue Saint-Jacques, mon regard a été arrêté sur la silhouette d’un vieil homme coiffé d’une casquette de marinier qui parlait à un couple âgé. Une allure de loup de mer esquissée par mon imagination et dénuée de pertinence dans cette rue parisienne. Je passai déjà mon chemin quand mes oreilles prirent dans leur filet cette phrase qui bouclait étonnamment ma flânerie au bord de l’eau : « On m’a déjà demandé si j’avais navigué sur la Seine. » Comme quoi écouter parler les gens a du bon ! J’ai accéléré l’allure, préférant mener ma chimère au long cours.

        

         









samedi 12 septembre 2026

Ceux qui travaillent avec la mer

 


                                         Réflexions d'un pêcheur attablé, Emile Fréchon, 1900


         La bibliothèque de Boulogne-sur-Mer propose du 30 juin au 20 septembre une très belle exposition de photographies du journaliste Emile Fréchon (1848-1921) dont j’ignorais tout de lui avant de découvrir cette rétrospective. Photographe amateur, il fut très vite reconnu par ses pairs et considéré comme le Jean-François Millet de la photographie car son naturalisme, ses clichés du monde paysan et ses cadrages rappellent effectivement le peintre de Barbizon. Ses photographies laissent non seulement un témoignage de la ruralité mais aussi du peuple algérien ou des habitants des polders hollandais dans les premières années du vingtième siècle. L’exposition a habilement mis en perspective des clichés de paysannes, porteuses d’eau, lavandières, pour ne citer que quelques exemples, de la campagne française ou du bled. Similitude des postures, d’un quotidien pauvre et voué au labeur, mais auxquels l’artiste a su donner une touche de poésie et de beauté par son travail sur la lumière et sa capacité à immortaliser l’ingénuité et la noblesse de ses sujets. On lui doit également des séries de portraits particulièrement émouvants de marins, notamment ceux d’Etaples et Boulogne-sur-Mer, et de leurs familles. Qu’il s’agisse de mises en scène autour de la table dans leur foyer (jouer aux dés, manger la soupe) ou de leur travail sur le bateau comme passer la quille au coaltar, chacun de ces clichés va au-delà du simple témoignage historique. Il n’y a, dans leurs vareuses rapiécées, leurs suroîts de toile enduite, leurs visages burinés, aucun misérabilisme mais toute l’empathie du lettré pour des hommes qui affrontent la mer dans des conditions climatiques éprouvantes, au péril de leur vie bien souvent. Quelque vingt à trente ans séparent les hommes de ces photographies des portraits de marins que Victor Hugo a dressés dans La Légende des siècles[1] et Les Travailleurs de la mer[2]. Le portrait d’un marin attablé pensivement, un verre à la main m’a immédiatement rappelé Barður, ce pêcheur à la morue islandais, dans le sublime roman de Jón Kalman Stefánsson Entre ciel et terre[3], parti en mer sans sa vareuse, l’esprit tout imprégné de quelques vers du Paradis perdu[4] de Milton dont il venait de savourer les mots. Le bateau est pris dans la tempête, l’eau glacée cingle les marins. Oubli fatal pour Barður qui n’a plus que la poésie pour paletot lorsque la mort l’enserre.

         La mer, encore de nos jours, prend les hommes au cœur de leur labeur. Par une cruelle ironie du sort, le jour même où je visitai cette exposition, un chalutier français faisait naufrage et trois marins perdaient la vie[5]. Quelques heures plus tôt, j’assistai, émue, à l’ouverture de la Grande procession mariale de Boulogne-sur- Mer, tradition annuelle de piété populaire qui fait entrer une statue de la Vierge de Boulogne sur un bateau dans le port, avec, dans son sillage, l’escorte d’autres chalutiers et l’écho des cornes de brume, tandis que sur le quai des fidèles entonnent des chants à la Vierge et cet émouvant cantique Astre béni du marin / Conduis ma barque au rivage / Garde-moi de tout naufrage / Blanche étoile du marin. Folklore pittoresque pour les uns, rituel de foi pour les autres. Témoignage tangible assurément de ce lien sensible qui unit ceux qui travaillent avec la mer à l’horizon plus grand que soi, la vastitude du ciel et le recours parfois désespéré au Ciel. Il m’a fallut assister un jour à une messe des marins, entendre, les larmes aux yeux, la litanie des noms de marins portés disparus pour mesurer à quel point un pays de mer ne vit pas comme un pays des terres, à quel point nous oublions souvent que, derrière la boîte de thon que nous ouvrons machinalement, il y a des hommes de courage qui ont affronté les vagues. 

                                                        Photographie d'Emile Fréchon, 1900


[1] Parution de La légende des siècles en trois volumes (1859, 1877,1883)

[2] Les travailleurs de la mer, 1866.

[3]  Entre ciel et terre, 2012, aux éditions Gallimard.

[4] Le Paradis perdu, John Milton, 1667

[5] Naufrage du chalutier Maranello au large de Plymouth (Angleterre) dans la nuit du 29 au 30 août 2026.




samedi 22 août 2026

Cinquième anniversaire

 



                Cinq bougies à souffler à la Datcha. Plus de 17 600 visites au cours de ces cinq années et environ 160 articles. Merci à vous qui me rendez visite, amis de près, amis de loin, lecteurs d’un jour ou de toujours. L’écriture d’un blog est une promenade dans les mots au gré du hasard ou de l’air du temps. Elle rompt avec le travail solitaire et de longue haleine de la rédaction d’un roman ou d’un recueil de poèmes, avec l’humilité et la patience qu’il faut à son auteur pour voir naître le livre, bel objet concret, vendu en librairie, miracle rendu possible par le choix d’un éditeur. L’écriture d’un blog est individualiste, elle ne navigue pas au long cours mais surfe sur la vague. Spontanée. Eclectique. Fantasque si elle veut. Ou grave. Rapidement diffusée. Elle est un jeu. Quel sujet pour la prochaine chronique ? Elle est une mise en scène. Quelle image pour agrémenter le texte ? Mes chroniques n’ont pas de valeur marchande. Elles ne font pas vivre les métiers du livre. Elles sont de petits cailloux qui tombent de mes poches et que les ondes du web répercutent en ricochets. 


dimanche 26 juillet 2026

Un été avec Sand

 



                Mon été en lectures donne la part belle à George Sand. La petite Fadette m’avait été offert par ma mère l’année de mes douze ans. Je relis bien sûr ce récit à l’âge adulte avec un autre regard. Loin d’être une innocente romance rustique, l’histoire met en scène des personnalités complexes. La fadette – également appelé le grelet, le grillon en patois berrichon – est un substantif dérivé de farfadet : petit personnage imaginaire des contes populaires doué de pouvoirs fantastiques, d'une grâce légère et vive, plus taquin et malicieux que méchant[1]. Être androgyne, mal habillée, mal peignée, moqueuse et fuyante mais qu’on découvrira droite et vertueuse, meneuse de feux follets, enfant bâtarde, flanquée d’un jeune frère boiteux, élevée par une vieille sorcière, Fanchon n’a rien pour plaire à Landry, beau garçon, posé et réfléchi, fils d’un couple de paysans aisés. Sans compter la jalousie maladive de son frère jumeau, un ingrédient romanesque qui agit en puissant opposant, auquel George Sand a également recours dans son roman Jean de la Roche et qui pourrait a priori prêter à sourire tant cet obstacle narratif semble naïf et improbable. Sylvinet dans La Petite Fadette et Hope dans Jean de la Roche ont un égocentrisme tyrannique, exacerbé, un amour pour leur frère ou leur sœur exclusif qui vire à l’obsession et nourrit une somatisation, mettant en péril leur vie. Si le lecteur d’aujourd’hui n’y voit qu’excès, presque de la supercherie perverse, lecteurs et personnages du 19ème siècle tremblent devant ces symptômes que la médecine de l’époque ne soigne pas encore. Un autre degré de lecture, psychanalytique, m’a effleuré l’esprit car cet amour au sein de la fratrie a quelque chose d’insidieusement malsain. Jusqu’où George Sand en avait-elle conscience ? L’analyse psychologique très fine qu’elle fait de ses personnages, sa maturité de femme et son intelligence à sonder l’âme humaine l’a-t-elle poussée malgré elle ou sciemment vers cet abîme ? Pour replacer ces histoires dans un contexte sociologique et historique, retenons que le monde paysan vivait en partie en vase clos avec un esprit clanique ; partir travailler dans la ville à quelques kilomètres ou ne serait-ce que dans une ferme voisine, c’est déjà s’affranchir et tenter l’aventure ; les liens familiaux sont éprouvés. Chez Hope, le décès de la mère développe un manque affectif que tente de combler sa sœur au sein d’une famille d’étrangers (des Anglais) isolés dans un château auvergnat et peu soucieux de relations mondaines.

         Il y aurait encore tant à dire sur La petite Fadette : le rôle de bouc émissaire que jouent Fanchon avec son frère, le sauteriot (sobriquet dû à son handicap) et sa grand-mère revêche dans le village, les superstitions qui génèrent des peurs, des rejets. La magie est aussi dans le roman un poétique ferment narratif. La nuit est propice au mystère, Fanchon, une ombre inquiétante et m’a fait penser à un autre personnage de roman, la Mamèche, dans Regain de Jean Giono dont la silhouette sèche et noire effrayait la douce Arsule dans la garrigue. Comme cette scène avait frappé la jeune lectrice que j’étais !

En relisant La Petite Fadette, outre cette touchante histoire d’amour, c’est la langue de l’écrivain qui m’a séduite, pleine de fraîcheur, émaillée de patois berrichon. Mon édition ne donne pas de traduction des termes ; si l’on devine le sens de la plupart des termes, certains ont résisté à ma compréhension mais n’ont pas terni ma lecture. Cela participait au mystère, à l’exotisme, au décalage temporel.  Recherche faite, j’ai appris que l’estropison était une blessure – on pense au verbe estropier – et que les grobilles, brindilles de bois, permettaient aux enfants de fabriquer de petits moulins sur un cours d’eau. Comment ne pas goûter à ces expressions ? « un juron tout cendroux », « vous êtes une grande remégeuse, vous savez charmer les maladies », « Voyez donc la grelette qui croit charmer Landry Barbeau ! grelette, sautiote, farfadette, chat grillé, grillette, râlette […] » La langue pleine d’inventivité n’est pas uniquement le fait d’un écrivain à la plume alerte mais le fruit d’un lexique de terroir vivant, fécond. Le monde rural avait la langue acide, émerveillée ou pragmatique. Notre français s’est appauvri car beaucoup de mots, victimes de troncations par souci d’aller au plus court, ont perdu leur préfixe ou suffixe. Ainsi n’emploie-t-on plus adoncques, demeurance, accroire et mêmement. Et guenillon ou chevrillon sont aussi tombés en désuétude.



[1] Définition du CNRTL


mercredi 15 juillet 2026

Le don d'écrire

 

       


  Le don d’écrire ? Y a-t-il un don d’écrire ? Une aptitude, certes, mais elle ne naît pas ex nihilo. Le goût de l’écriture trouve ses racines dans le goût de la lecture. Aimer les mots c’est d’abord se nourrir de ceux des livres. Et les premiers envoûtements ne viennent pas forcément des grandes plumes. J’ai eu mes premiers enivrements dans les pages de mon manuel de lecture au CP, Daniel et Valérie, avant d’être emportée par une cohorte de récits de jeunesse de cette littérature dite enfantine, célèbre ou pas, intemporelle ou contemporaine. Et le virus fut pris dès les bancs de l’école primaire, à plagier la comtesse de Ségur et Daniel Defoe sur mes cahiers d’écolière. Puis mon horizon de lectrice s’ouvrit à mesure que je quittais l’enfance. Marcel Aymé et Molière en classe de sixième, Zola et Pagnol à la maison, allégrement puisés dans la bibliothèque familiale. Je commence mon adolescence (quatorze ans, tournant majeur dans mes choix de lectures) avec un appétit insatiable. À ce plantureux banquet, je goûte Colette, Flaubert, Bosco, Mérimée, Dumas, Balzac, Giono mais aussi Charlotte et Emily Brontë, Richard Wright. Francis Jammes, Verlaine pour la poésie. Autant de passerelles vers mes propres mots agencés, mes histoires et poèmes maladroits. Je suis entrée en pays d’écriture par mes yeux de lectrice jamais assez rassasiée et par une discipline d’apprentie écrivain jamais abandonnée, du collège à ma vie d’enseignante en passant par le lycée et la faculté des Lettres. Un long périple, pas achevé. La meilleure méthode, j’en suis convaincue, qui a le mérite de rendre opiniâtre, patient et modeste toute personne suivant cette voie.

         Dans un monde où l’on veut tout vite, sans beaucoup d’efforts, une pléthore d’auteurs speed writing pullule, certains n’ont ou n’auront aucun scrupule à soudoyer le nègre I.A. Des sites sur les réseaux sociaux font miroiter des trucs et recettes d’écriture. Rien de nouveau en cela : ce prospectus (des années 1960 ? 1970 ?), trouvé entre les pages du roman Colère de Vercors[1], à la pompeuse et désuète argumentation, prête à sourire.  Suivez ces conseils et votre vie sera bouleversée car « une forte personnalité vous [classera] nettement au-dessus de votre entourage […] »  À vous la pleine maîtrise de « l’Art d’Écrire ». Vous serez gagnés par « l’étrange aptitude des mots à varier de puissance, de couleur, de charme, selon le choix que l’on en fait et l’enchaînement qu’on leur impose. » C’est si vrai, du reste, pour qui modèle ses phrases, fait montre d’un réel recul sur sa production. De prime abord, cette publicité fait des promesses mirifiques, flattant l’égo et le désir d’ambition. Mais elle est peut-être à contextualiser dans une époque où des adultes n’avaient guère eu la possibilité d’une promotion culturelle et sociale par le tremplin de l’école. Et c’est ce qui rend ce document touchant.

         Est-ce à dire, in fine, qu’écrire s’apprend ? Oui, bien sûr, comme toute pratique culturelle, artistique, manuelle ou physique. Oui, bien sûr, sinon l’on n’enseignerait pas la grammaire à l’école et les élèves n’y travailleraient pas l’expression écrite. Oui, bien sûr, sinon les ateliers d’écriture ne seraient pas aussi fréquentés. Oui, bien sûr, sinon les éditeurs ne prodigueraient pas de conseils de bon aloi à leurs auteurs. Toutefois, la meilleure alliée de l’écriture sera toujours notre sensibilité à vibrer au contact des mots. Autrement dit, lire.  



[1] Voir chronique  du 22 juin.


lundi 22 juin 2026

Les sept vies d'un livre

 



    Quand on achète un livre neuf, on connaît son parcours. D’abord sa genèse en tant qu’objet : le lieu et la date de son impression, puis on imagine aisément sa diffusion à travers le maillage des librairies et maisons de la presse. Le livre acheté en librairie se retrouve alors dans notre bibliothèque et peut y rester longtemps, autant que nous l’aurons décidé. Il en va autrement de l’achat ou de la trouvaille d’un livre d’occasion. Le livre aurait-il donc sept vies comme le chat ? Me voilà depuis quelque temps en possession du roman Colères de Vercors des éditions Albin-Michel et achevé d’imprimer en mai 1956. Une édition originale manifestement. Plus aucun souvenir de l’acquisition de cet ouvrage. Vient-il d’un bouquiniste ? Me l’a-t-on donné ? L’ai-je trouvé dans une boîte à lire ? Il possède un Ex libris figurant un étang et une barque ainsi qu’une citation « J’y erre » reprise par l’homophonie des lettres JR accolées. Un nom a été ajouté à la main. Cet Henri Boutier n’a jamais lu le roman, sinon les pages du prologue car le reste de l’ouvrage n’a pas été rogné par le coupe-papier. Pour quelle raison ? Faute de temps ? Lecture ajournée ? Ou choix assumé par désintérêt pour son contenu ?

         Je serai donc celle qui « ouvrira » complètement le livre. Me voici armée d’un coupe-papier. Et je songe à Italo Calvino qui voyait en ce massicotage artisanal « […] des plaisirs tactiles, acoustiques, visuels et plus encore, mentaux. » À mon tour, l’aventure. « Tu te fraies un chemin dans la lecture comme au plus touffu d’une forêt. »[1] J’ai le choix : rogner l’intégralité ou l’entamer progressivement. Ma patience lâche au premier tiers du volume ; j’ai de quoi m’assurer plus d’une heure de lecture. Lecture qui devient bien vite fastidieuse. Je ne m’attache ni aux personnages ni à l’intrigue. Je trouve que le récit a mal vieilli même s’il aborde des questions intemporelles comme la fin de vie, l’égoïsme, l’ambition, la procrastination. Je n’en dis pas plus ; je parlerais très mal de ce livre à peine entamé. Je n’ai pas dépassé le chapitre deux, page 44. J’ai rogné inutilement le livre jusqu’à la page 112.

         Que va devenir le livre ? Vais-je le garder, le déposer dans une boîte à lire ou le donner à un bouquiniste ? Un livre donné est appelé à être partagé. Quelle nouvelle vie ce livre aura-t-il ? Son nouveau possesseur se posera les mêmes questions que les miennes au sujet de la rognure des pages. Un lecteur potentiel peut reprendre à son compte le massicotage. Pour une lecture complète ? Je ne le saurai jamais. Reste ma déception. J’ai tant aimé le célébrissime Silence de la mer du même auteur. Et je n’ai point encore lu le monstre sacré en littérature qu’est le roman Les animaux dénaturés. Mais cela est une autre histoire. Un autre sujet de chronique pour la Datcha. Entre les pages déjà coupées de Colères, j’ai trouvé deux prospectus. Affaire à suivre !



[1] Si par une nuit d’hiver, Italo CALVINO, éditions du Seuil (1982)


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