mercredi 1 avril 2026

Gratitude et fidélité

 



         Quelques mois après sa libération, l’écrivain Boualem Sansal annonçait qu’il quittait son éditeur Gallimard pour rejoindre la maison Grasset. Coup de tonnerre dans le milieu germanopratin et dans les médias. Je n’ajouterai pas une louche à la polémique sur le choix de ladite maison, boudée par d’aucuns sous prétexte qu’elle appartient au groupe financier Bolloré. Je n’ai que faire de ces querelles politiques ou de censeurs à la petite semaine. Dans ces maisons d’éditions pointées du doigt travaillent de vrais professionnels du livre qui ont le goût du travail bien fait et je ne me permettrais aucunement de juger. Par ailleurs, je ne connais ces maisons d’éditions qu’avec un regard extérieur de lectrice. L’économie du livre est fragile et le serait moins si nos compatriotes lisaient davantage et si les impôts fonciers de leurs locaux étaient moins élevés. Même d’illustres maisons doivent avoir les reins solides pour tenir leur rang dans un milieu très concurrentiel, sans concessions. Alors peu m’importent leurs choix financiers, leurs choix éditoriaux. L’édition française n’est pas gouvernée par la mafia à ce que je sache ! Seules les maisons d’édition à compte d’auteur qui flattent des écrivants (rarement de vrais écrivains), leur soutirent de l’argent, leur donnent une honorabilité factice ont droit à mes critiques.  

         La décision de Boulaem Sansal m’a pourtant vivement surprise. Ma réaction spontanée a été de me dire : comment peut-il lâcher un éditeur qui le publie depuis des décennies, l’a soutenu durant sa captivité et a sans doute éprouvé du chagrin de savoir un innocent incarcéré dans la geôle d’un régime totalitaire ? Depuis, j’ai lu dans les médias les arguments de l’écrivain. Et je laisse à chaque partie ses convictions et ses scrupules. L’affaire ne me regarde pas et le grand public en ignorera sans doute tous les ressorts. Ce qui a nourri mes pensées ces derniers temps se situe sur un autre terrain. La complexité, parfois et même souvent, des liens qui unissent les auteurs avec leurs éditeurs. Quelle que soit la notoriété de la maison d’édition ou celle de l’écrivain, du reste. Les duos indissolubles, au respect mutuel que les années ont bonifié en sincère amitié, ne sont pas la pratique la plus répandue dans le monde de l’édition. En écrivant ces lignes, je songe à Jean Giono, à son inélégance envers ses éditeurs. Chez Gallimard, on a souvent vitupéré contre le manque de tact et l’ingratitude de l’homme des collines ! Et combien de livres d’auteurs connus, de nos jours, qu’on voit changer de jaquette. Question d’argent ? De tractations ou de sympathies peu ou prou intéressées lors de dîners en ville ? D’agenda de parutions complet ? A contrario, on a de beaux exemples de fidélités qui font d’Amélie Nothomb ou Marie-Hélène Lafon les figures de proue de leur maison d’édition respective.

         Et chez les petits comme moi ? Qui remuent ciel et terre à chaque nouveau livre ou presque pour être retenus par une maison d’édition. Ces moments-là ne sont jamais confortables mais quand un éditeur choisit de vous éditer, d’engager des frais sans que l’auteur ne déverse un seul sou c’est un immense soulagement, une joie réelle que ne peuvent pas connaître ceux qui auront « acheté » la fabrication de leur ouvrage. J’aurai toujours une immense gratitude pour les quatre éditeurs qui m’ont publiée à ce jour. Chacun correspond à un moment de ma vie d’auteur, mais aussi et surtout au type d’ouvrage publié. Et si mon travail me conduit à connaître d’autres éditeurs à l’avenir, ce sera toujours avant tout une rencontre humaine.

        


jeudi 26 mars 2026

samedi 7 mars 2026

L'empathie n'a pas de frontières

 

     

  

        Il y a quelques jours, encore dans l’avion, je rentrais de Rome avec l’envie d’écrire sur cette ville extraordinaire qui, à chacun de mes séjours, me devient plus familière. Une ville que je sillonne souvent au hasard de mes pas et dans laquelle chaque via ou vicolo offre une surprise, une merveille. Pousser la porte d’une église et découvrir des fresques de Raphaël ou un tableau du Caravage ; lever les yeux vers une fenêtre et croquer un pan de plafond à caissons Renaissance ; pénétrer sous la porte cochère d’une propriété privée et être accueillie par une fontaine. Pourtant ma plume s’arrête là. Plus prosaïquement, mes doigts restent suspendus au-dessus du clavier. Je n’ai pas vraiment le cœur à parler maintenant d’insouciance, de beauté. Les villes dans les pays en paix invitent les touristes. C’est même devenu un phénomène mondial hallucinant et oppressant. Le spécimen touriste déferle à tous moments dans l’année aux quatre coins de la planète. Derrière ce nom générique, que de profils variés ! Consommateurs d’images sans discernement, « piétineurs » de musées, acheteurs de gadgets made in China, lettrés avertis, scrupuleux avaleurs de guides touristiques, curieux candides, consciencieux suiveurs de voyages organisés, étudiants férus d’une culture ou d’une langue, amoureux flâneurs … Que l’on soit l’un ou l’autre, que l’on soit partiellement l’un et l’autre, nous baguenaudons, insouciants, dans une ville étrangère.

         Mais il y a, dans le monde, des villes qui ne reçoivent plus les touristes parce qu’un régime infâme a verrouillé ses frontières. Parfois même dynamité ses trésors. Et il y a, dans le monde, des villes qui basculent brutalement dans l’horreur de la guerre. Villes du Moyen-Orient que des Occidentaux découvrent avec effroi et compassion à travers les écrans de leur télévision ou de leur portable. Je ne les cite pas parce qu’elles sont sur toutes les lèvres et qu’elles rejoignent celles que nous n’oublions pas. Kiev, Marioupol (Ukraine), Khartoum (Soudan), Sanaa (Yémen) et tant d’autres. En écrivant ces mots, j’ai une pensée particulière pour Beyrouth et le Liban tout entier où j’ai de bons souvenirs, où vivent des proches de mes amis, de mes voisins. Je pense aussi à une ancienne collègue dont la belle-famille est à Téhéran. L’empathie n’a pas de frontières.






mardi 17 février 2026

Rome familière

 



         Dans quelques jours, je retrouverai ma bonne vieille Rome éternelle. Les rues que j’ai déjà maintes fois arpentées, les musées, restaurants et magasins qui me sont familiers. Ce sera une joie qui gommera le ressac du monde avec son lot quotidien d’atrocités, de querelles haineuses et partisanes, de cataclysmes climatiques. Ce sera une parenthèse égoïste. Parce qu’il y a toujours une part d’égoïsme dans les voyages, malgré la ritournelle du voyage comme rencontre de l’autre. Il n’y a pas de tourisme sans vacance de travail, sans prodigalité financière. Et je mesure là ma chance. Je serai, dans l’esprit et l’activité, tout entière dans cette ville. Baguenauder dans une capitale par ses propres moyens, sans être le maillon d’un tour organisé, donne parfois l’impression de ne plus être un touriste, en dépit du guide à la main et du plan consulté sur le téléphone portable. C’est d’autant plus vrai pour moi à Rome. Même si, par l’ampleur de ses sites antiques, de ses palais Renaissance, de ses églises, elle est une ville-musée à ciel ouvert. Que l’on y vive ou que l’on y séjourne quelque jours, Rome se déploie sous nos yeux en une sempiternelle leçon d’Histoire. Elle nous fait vivre plusieurs siècles à la fois. Revenir à Rome, c’est la retrouver autant qu’elle me retrouve. Elle satisfait ma passion de la peinture, ma vénération des vieilles pierres. Elle dispose à la complicité car je sais où la trouver. Je n’y suis pas complètement touriste car j’y flâne sans but, j’y cherche les expositions temporaires où ne vont que les Italiens, je conjugue mes loisirs solitaires aux horaires de travail de mon mari. Rome nous attend également par les personnes que nous y retrouvons, Français expatriés. Et surtout, comme toutes les capitales que j’ai pu découvrir, Rome, par son foisonnement culturel, ses rues et terrasses bondées, me stimule. Elle porte à l’enthousiasme, à l’admiration. À la sérénité, quand la silhouette d’un pin parasol se découpe dans le ciel, quand une statue magnifie une fontaine, quand un coin de rue expose une Madone dans un reposoir. 


samedi 24 janvier 2026

Portraits de lectrices en demi-teinte

 



    Ce week-end ont lieu partout en France les nuits de la lecture. Une initiative qui donne la part belle à la lecture à voix haute et offre les mots à l'oreille comme on offrirait des chocolats au palais. A la radio, dans les quotidiens, c'est l'occasion de dresser un bilan sur la lecture. Je n'ai pas envie aujourd'hui de parler de la baisse des ventes en librairie après une embellie pendant la pandémie du Covid. Ni de la difficulté à faire lire mes élèves adolescents. 

    Deux trajets en bus, hier matin, ont nourri l'idée de cette chronique. J'ai bien souvent un livre dans les mains lorsque, chaque samedi, je prends le bus pour me rendre à un cours de danse. A l'aller - huit heures trente - peu de voyageurs. Quelques-uns somnolent encore ou laissent aller leurs pensées au gré du trajet, d'autres sont rivés à leur téléphone portable. Hier, sitôt montée, une fillette d'une dizaine d'années demande à sa mère son livre. Je me réjouis déjà. Et l'enfant de s'accaparer d'un album de manga. Dépitée, je songe alors à ma propre enfance, à tous ces mots que j'apprenais dans la collection de la bibliothèque rose ou verte. Je me souviens dans quel roman j'ai découvert blague à tabac, loup de mer, contrebandier et numismate ! Je me revois m'émouvoir des leçons de morale de la comtesse de Ségur, de la bonté de ses personnages dans l'Ange GardienAu retour, je vois monter deux femmes dont une, quadragénaire à la voix tonitruante, assez vulgaire dans la tonalité et le propos qui, à peine assise, dégaine son téléphone portable, braille un bref "On est dans le bus!".  Ce qui m'amène à cette idée à laquelle je n'avais jusqu'alors jamais pensé. Quand l'usage des mots n'est pas aisé pour certains, comment envoyer des sms? Mais voilà que ma remuante voisine intime à sa compagne de se taire, farfouille dans son sac, en sort un livre qu'elle ouvre promptement à mi volume et se plonge avec une application non feinte dans la page. In petto, je ris de mon préjugé! Que lit-elle? Je n'ai saisi de la couverture qu'un rose fuchsia à rayures blanches. Une quelconque romance sans doute. Ma lectrice a tordu le livre en joignant la première et la quatrième de couverture dos à dos. Du titre, je n'aurai le temps d'apercevoir que le mot meurtre. Toute à mon observation, j'ai oublié de descendre du bus à l'arrêt voulu. 

vendredi 2 janvier 2026

La première neige de l'année


 

         La première neige de l’année est tombée ce matin sur ma ville, généreuse en épais flocons, prompte à blanchir la pelouse du jardin et la rue mais sa visite fut éphémère. Sa présence a apporté une douceur et une grâce inattendues. Une carte de vœux du ciel, en somme. Bien que la demoiselle se fasse souvent désirer en ce premier quart de siècle trop chaud, elle reste un classique des illustrations des cartes de vœux, ces modestes offrandes qu’on envoie si peu aujourd’hui. Il tombait davantage de flocons autrefois sur nos bons vœux de la nouvelle année. Ces mignonnettes, qui rythmaient le mois de janvier, atterrissaient dans les boîtes aux lettres pour le plaisir des grands et des petits. Désormais, on les regarde avec un brin de nostalgie sur les sites d’internet qui les mettent en valeur ou sur l’étal d’un vide-greniers.

         Que cette première neige de l’an neuf accompagne vos souhaits, vos espoirs, vos rêves et vos aspirations. Très belle année à vous.


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