Mon
poème est tombé de la branche
Il ne
reste plus rien sur la feuille
Le site personnel de Nathalie Boniface-Mercier
Il y a quelques jours, encore dans l’avion,
je rentrais de Rome avec l’envie d’écrire sur cette ville extraordinaire qui, à
chacun de mes séjours, me devient plus familière. Une ville que je sillonne souvent
au hasard de mes pas et dans laquelle chaque via ou vicolo offre
une surprise, une merveille. Pousser la porte d’une église et découvrir des
fresques de Raphaël ou un tableau du Caravage ; lever les yeux vers une
fenêtre et croquer un pan de plafond à caissons Renaissance ; pénétrer sous
la porte cochère d’une propriété privée et être accueillie par une fontaine. Pourtant
ma plume s’arrête là. Plus prosaïquement, mes doigts restent suspendus au-dessus
du clavier. Je n’ai pas vraiment le cœur à parler maintenant d’insouciance, de
beauté. Les villes dans les pays en paix invitent les touristes. C’est même
devenu un phénomène mondial hallucinant et oppressant. Le spécimen touriste déferle
à tous moments dans l’année aux quatre coins de la planète. Derrière ce nom
générique, que de profils variés ! Consommateurs d’images sans
discernement, « piétineurs » de musées, acheteurs de gadgets made in
China, lettrés avertis, scrupuleux avaleurs de guides touristiques, curieux candides,
consciencieux suiveurs de voyages organisés, étudiants férus d’une culture ou d’une
langue, amoureux flâneurs … Que l’on soit l’un ou l’autre, que l’on soit
partiellement l’un et l’autre, nous baguenaudons, insouciants, dans une ville
étrangère.
Mais il y a, dans le monde, des villes
qui ne reçoivent plus les touristes parce qu’un régime infâme a verrouillé ses
frontières. Parfois même dynamité ses trésors. Et il y a, dans le monde, des
villes qui basculent brutalement dans l’horreur de la guerre. Villes du Moyen-Orient
que des Occidentaux découvrent avec effroi et compassion à travers les écrans
de leur télévision ou de leur portable. Je ne les cite pas parce qu’elles sont
sur toutes les lèvres et qu’elles rejoignent celles que nous n’oublions pas.
Kiev, Marioupol (Ukraine), Khartoum (Soudan), Sanaa (Yémen) et tant d’autres. En
écrivant ces mots, j’ai une pensée particulière pour Beyrouth et le Liban tout
entier où j’ai de bons souvenirs, où vivent des proches de mes amis, de mes
voisins. Je pense aussi à une ancienne collègue dont la belle-famille est à
Téhéran. L’empathie n’a pas de frontières.
Dans quelques jours, je retrouverai ma
bonne vieille Rome éternelle. Les rues que j’ai déjà maintes fois arpentées,
les musées, restaurants et magasins qui me sont familiers. Ce sera une joie qui gommera le ressac du monde avec son lot quotidien d’atrocités, de
querelles haineuses et partisanes, de cataclysmes climatiques. Ce sera une parenthèse
égoïste. Parce qu’il y a toujours une part d’égoïsme dans les voyages, malgré
la ritournelle du voyage comme rencontre de l’autre. Il n’y a pas de tourisme
sans vacance de travail, sans prodigalité financière. Et je mesure là ma
chance. Je serai, dans l’esprit et l’activité, tout entière dans cette ville.
Baguenauder dans une capitale par ses propres moyens, sans être le maillon d’un
tour organisé, donne parfois l’impression de ne plus être un touriste, en dépit
du guide à la main et du plan consulté sur le téléphone portable. C’est
d’autant plus vrai pour moi à Rome. Même si, par l’ampleur de ses sites
antiques, de ses palais Renaissance, de ses églises, elle est une ville-musée à
ciel ouvert. Que l’on y vive ou que l’on y séjourne quelque jours, Rome se
déploie sous nos yeux en une sempiternelle leçon d’Histoire. Elle nous fait
vivre plusieurs siècles à la fois. Revenir à Rome, c’est la retrouver autant
qu’elle me retrouve. Elle satisfait ma passion de la peinture, ma vénération
des vieilles pierres. Elle dispose à la complicité car je sais où la trouver.
Je n’y suis pas complètement touriste car j’y flâne sans but, j’y cherche les
expositions temporaires où ne vont que les Italiens, je conjugue mes loisirs
solitaires aux horaires de travail de mon mari. Rome nous attend également par
les personnes que nous y retrouvons, Français expatriés. Et surtout, comme
toutes les capitales que j’ai pu découvrir, Rome, par son foisonnement
culturel, ses rues et terrasses bondées, me stimule. Elle porte à
l’enthousiasme, à l’admiration. À la sérénité, quand la silhouette d’un pin
parasol se découpe dans le ciel, quand une statue magnifie une fontaine, quand
un coin de rue expose une Madone dans un reposoir.
Ce week-end ont lieu partout en France les nuits de la lecture. Une initiative qui donne la part belle à la lecture à voix haute et offre les mots à l'oreille comme on offrirait des chocolats au palais. A la radio, dans les quotidiens, c'est l'occasion de dresser un bilan sur la lecture. Je n'ai pas envie aujourd'hui de parler de la baisse des ventes en librairie après une embellie pendant la pandémie du Covid. Ni de la difficulté à faire lire mes élèves adolescents.
Deux trajets en bus, hier matin, ont nourri l'idée de cette chronique. J'ai bien souvent un livre dans les mains lorsque, chaque samedi, je prends le bus pour me rendre à un cours de danse. A l'aller - huit heures trente - peu de voyageurs. Quelques-uns somnolent encore ou laissent aller leurs pensées au gré du trajet, d'autres sont rivés à leur téléphone portable. Hier, sitôt montée, une fillette d'une dizaine d'années demande à sa mère son livre. Je me réjouis déjà. Et l'enfant de s'accaparer d'un album de manga. Dépitée, je songe alors à ma propre enfance, à tous ces mots que j'apprenais dans la collection de la bibliothèque rose ou verte. Je me souviens dans quel roman j'ai découvert blague à tabac, loup de mer, contrebandier et numismate ! Je me revois m'émouvoir des leçons de morale de la comtesse de Ségur, de la bonté de ses personnages dans l'Ange Gardien. Au retour, je vois monter deux femmes dont une, quadragénaire à la voix tonitruante, assez vulgaire dans la tonalité et le propos qui, à peine assise, dégaine son téléphone portable, braille un bref "On est dans le bus!". Ce qui m'amène à cette idée à laquelle je n'avais jusqu'alors jamais pensé. Quand l'usage des mots n'est pas aisé pour certains, comment envoyer des sms? Mais voilà que ma remuante voisine intime à sa compagne de se taire, farfouille dans son sac, en sort un livre qu'elle ouvre promptement à mi volume et se plonge avec une application non feinte dans la page. In petto, je ris de mon préjugé! Que lit-elle? Je n'ai saisi de la couverture qu'un rose fuchsia à rayures blanches. Une quelconque romance sans doute. Ma lectrice a tordu le livre en joignant la première et la quatrième de couverture dos à dos. Du titre, je n'aurai le temps d'apercevoir que le mot meurtre. Toute à mon observation, j'ai oublié de descendre du bus à l'arrêt voulu.
La première neige de l’année est tombée
ce matin sur ma ville, généreuse en épais flocons, prompte à blanchir la
pelouse du jardin et la rue mais sa visite fut éphémère. Sa présence a
apporté une douceur et une grâce inattendues. Une carte de vœux du ciel, en
somme. Bien que la demoiselle se fasse souvent désirer en ce premier quart de
siècle trop chaud, elle reste un classique des illustrations des cartes de
vœux, ces modestes offrandes qu’on envoie si peu aujourd’hui. Il tombait
davantage de flocons autrefois sur nos bons vœux de la nouvelle année. Ces
mignonnettes, qui rythmaient le mois de janvier, atterrissaient dans les boîtes
aux lettres pour le plaisir des grands et des petits. Désormais, on les regarde
avec un brin de nostalgie sur les sites d’internet qui les mettent en valeur ou sur
l’étal d’un vide-greniers.
Que cette première neige de l’an neuf
accompagne vos souhaits, vos espoirs, vos rêves et vos aspirations. Très belle année à vous.
« Quand il eut terminé le livre
qui l’avait accompagné ces derniers soirs, satisfait, il prit dans le tiroir de
sa table de chevet sa « liste de la honte ». C’était un inventaire
d’environ cent cinquante classiques que tout le monde affirmait avoir lus et
relus, mentant honteusement. Marzio ne faisait pas exception. »
Je viens de lire ces jours-ci un
charmant roman policier (Je n’en lis guère plus d’un ou deux par an), La
librairie des chats noirs[1]. Dans ce roman, Marzio le
principal protagoniste est libraire et il s’est amusé à dresser la liste des
classiques qu’à sa grande honte il n’a pas lus. La liste, bien sûr, n’est pas
donnée aux lecteurs de ce polar, sinon quelques titres parmi lesquels tout
lecteur un tant soit peu au fait de la grande littérature européenne peut
sourire en découvrant Le Rouge et le Noir, Ulysse, L’homme
sans qualité, et Les quatre filles du docteur March et Les
Buddenbrook. Ce clin d’œil à la gloire des classiques m’a beaucoup amusée
et a nourri un sentiment de honte (comme quoi !) car j’étais incapable de
mettre un nom d’écrivain sur Les Buddenbrook bien que le titre ne
me fût pas inconnu. Vérification faite (merci Wikipédia !), il s’agit de
Thomas Mann. C’est que je n’ai jamais lu Thomas Mann. Donc pas ouvert non plus La
montagne magique dont le tire m’est pourtant familier. Nos yeux absorbent
des titres de couvertures chez les libraires et ma formation littéraire
universitaire y est aussi sans doute pour quelque chose. Alors voilà de quoi
commencer ma propre liste de la honte. Aurait-elle cent cinquante
références ? Assurément non.
Quoique cela dépend de ce que l’on fait entrer dans la catégorie classique.
Des romans récents sont devenus des classiques.
La liste est subjective. Quelqu’un m’a donné
un jour un florilège des 1001 livres qu’il faut avoir lus dans sa vie[2].
Sans doute se sentait-il arrivé à un âge où il avait un tel détachement de tout
qu’il ne s’estimait plus être un marathonien de la lecture, si tant est qu’il ait
lu beaucoup de romans, préférant l’Histoire. Et plus cruellement, la cécité du
grand âge le gagnant l’obligeait à un certain renoncement. Alors que j’ai bien
entamé la moitié d’un siècle en bougies soufflées, la question de mon propre
parcours de lectrice me titille. Ne plus voir clair pour lire serait pour moi
la plus affreuse invalidité de la vieillesse. Mais j’ai encore, heureusement,
de la marge et de belles années devant moi à pouvoir dévorer du papier !
Et il ne faut point songer à ce que disait Umberto Ecco, plein de clairvoyance
et de résignation, dans un entretien avec Jean-Claude Carrière si ma mémoire ne
me fait pas défaut. « Il y a plus de livres dans le monde que d'heures
pendant lesquelles nous les lirons. »
Alors si moi aussi je dressais cette
liste de la honte, quels titres y mettrais-je ? En voici quelques-uns qui
me viennent spontanément à l’esprit, outre l’œuvre de Thomas Mann susnommé :
Ulysse de
James JOYCE, L’homme sans qualité de Robert MUSIL, Les frères Karamazov
de Fedor DOSTOÏEVSKI, Guerre et paix de Léon TOLSTOÏ, Gargantua
et Pantagruel (in extenso) de François RABELAIS, La vie mode d’emploi
de Georges PEREC, Le bruit et la fureur de William FAULKNER, Tess d’Urberville
de Thomas HARDY, Le roi Lear de William SHAKESPEARE, Frankenstein
de Mary SHELLEY.
Loin de jouer les fausses modestes, je
m’arrête là parce que je sèche. Et surtout je m’aperçois que je ne cite que des
auteurs occidentaux. Quid des écrivains de langue arabe ? (J’aurais pu
citer Le Livre des jours de Taha Hussein si je ne l’avais pas lu il y a
peut-être trente ans. Remarquable et émouvant !) Quid des
Japonais ? (J’ai lu quelques Kawabata) Et tant d’autres…. Le monde des
lettres est vaste et nous le restreignons souvent à la littérature occidentale.
Enfin, si j’avais dressé une liste
avant le confinement, j’aurais ajouté Belle du seigneur d’Albert COHEN
et Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand CELINE. Comme quoi il
n’est jamais trop tard pour me plonger dans les incontournables ! Et loin
de moi l’idée d’avoir honte. On apprend et on découvre à tout âge.
[1] Piergiorgio
PULIXI La librairie des chats noirs, Editions Totem 2025, page 103.
[2] Les
1001 livres qu’il faut avoir lus dans sa vie, Editions Flammarion, 2007,
ouvrage réalisé sous la direction de Peter Boxall