Le don d’écrire ? Y a-t-il un don
d’écrire ? Une aptitude, certes, mais elle ne naît pas ex nihilo. Le
goût de l’écriture trouve ses racines dans le goût de la lecture. Aimer les
mots c’est d’abord se nourrir de ceux des livres. Et les premiers envoûtements
ne viennent pas forcément des grandes plumes. J’ai eu mes premiers enivrements
dans les pages de mon manuel de lecture au CP, Daniel et Valérie, avant d’être
emportée par une cohorte de récits de jeunesse de cette littérature dite
enfantine, célèbre ou pas, intemporelle ou contemporaine. Et le virus fut pris
dès les bancs de l’école primaire, à plagier la comtesse de Ségur et Daniel Defoe
sur mes cahiers d’écolière. Puis mon horizon de lectrice s’ouvrit à mesure que
je quittais l’enfance. Marcel Aymé et Molière en classe de sixième, Zola et
Pagnol à la maison, allégrement puisés dans la bibliothèque familiale. Je commence mon adolescence (quatorze ans, tournant majeur dans mes choix de lectures)
avec un appétit insatiable. À ce plantureux banquet, je goûte Colette, Flaubert,
Bosco, Mérimée, Dumas, Balzac, Giono mais aussi Charlotte et Emily Brontë,
Richard Wright. Francis Jammes, Verlaine pour la poésie. Autant de passerelles
vers mes propres mots agencés, mes histoires et poèmes maladroits. Je suis
entrée en pays d’écriture par mes yeux de lectrice jamais assez rassasiée et
par une discipline d’apprentie écrivain jamais abandonnée, du collège à ma vie
d’enseignante en passant par le lycée et la faculté des Lettres. Un long périple, pas achevé.
La meilleure méthode, j’en suis convaincue, qui a le mérite de rendre
opiniâtre, patient et modeste toute personne suivant cette voie.
Dans un monde où l’on veut tout vite,
sans beaucoup d’efforts, une pléthore d’auteurs speed writing pullule, certains
n’ont ou n’auront aucun scrupule à soudoyer le nègre I.A. Des sites sur les
réseaux sociaux font miroiter des trucs et recettes d’écriture. Rien de nouveau
en cela : ce prospectus (des années 1960 ? 1970 ?), trouvé entre les pages du roman Colère de Vercors[1], à la pompeuse et désuète
argumentation, prête à sourire. Suivez
ces conseils et votre vie sera bouleversée car « une forte
personnalité vous [classera] nettement au-dessus de votre entourage […] »
À vous la pleine maîtrise de « l’Art
d’Écrire ». Vous serez gagnés par « l’étrange aptitude des mots à
varier de puissance, de couleur, de charme, selon le choix que l’on en fait et
l’enchaînement qu’on leur impose. » C’est si vrai, du reste, pour qui modèle
ses phrases, fait montre d’un réel recul sur sa production. De prime abord, cette
publicité fait des promesses mirifiques, flattant l’égo et le désir d’ambition.
Mais elle est peut-être à contextualiser dans une époque où des adultes n’avaient
guère eu la possibilité d’une promotion culturelle et sociale par le tremplin
de l’école. Et c’est ce qui rend ce document touchant.
Est-ce à dire, in fine, qu’écrire s’apprend ?
Oui, bien sûr, comme toute pratique culturelle, artistique, manuelle ou
physique. Oui, bien sûr, sinon l’on n’enseignerait pas la grammaire à l’école
et les élèves n’y travailleraient pas l’expression écrite. Oui, bien sûr, sinon
les ateliers d’écriture ne seraient pas aussi fréquentés. Oui, bien sûr, sinon les éditeurs
ne prodigueraient pas de conseils de bon aloi à leurs auteurs. Toutefois, la
meilleure alliée de l’écriture sera toujours notre sensibilité à vibrer au
contact des mots. Autrement dit, lire.




