Volets clos à la Datcha, faute de temps
pour l’habiter. Peut-être aussi parce que quelques-unes de mes chroniques n’ont
pas le vent en poupe ou peuvent buter contre l’actualité en cours. Pas de ton
subversif dans mes lignes ; je n’ai pas l’âme d’une polémiste. Mesurée par
nature, je ne m’enflamme pas volontiers et cherche souvent la pondération sur
maints sujets. L’éviction d’Olivier Nora des éditions Grasset a fait couler
beaucoup d’encre et je me garde bien, ici, d’alimenter la colère déjà largement
propagée, même si je ne vous cache pas ma stupéfaction première. C’est sans
doute pour cela aussi que j’écris cette chronique après coup. J’étais en
Irlande quand j’ai découvert le premier acte de l’affaire. Et, par un étrange
jeu de ricochets, j’ai lu le même jour, dans le livre emmené en voyage, ce
passage : Or un auteur ne peut rien souhaiter de plus heureux que
de tomber jeune sur une jeune maison d’édition et de voir son influence croître
avec la sienne ; seul un tel développement solidaire peut créer un lien
organique et vivant entre lui, son œuvre et le monde. Une amitié des plus
cordiales m’unit bientôt au directeur d’Insel-Verlag, le professeur Kippenberg
[…] J’ai reçu de lui de précieux conseils […] Et il a réellement fallu une
catastrophe mondiale et la loi de la force la plus brutale pour dénouer cette
union si heureuse et si naturelle pour l’un et pour l’autre. Je dois avouer
qu’il m’a été plus facile de quitter foyer et patrie que de ne plus voir sur
mes livres le monogramme si familier.[1]
La résonance avec le
désarroi des auteurs de Grasset est patente. Rappelons néanmoins que Stefan
Zweig fut victime des autodafés nazis et qu’il avait à craindre pour sa vie
dans son Autriche natale. Autre époque. Sans doute sommes-nous prompts
aujourd’hui à incendier notre propre maison. Je laisse à chacun la liberté de
juger. Il est vrai toutefois que la situation sociale des écrivains est
fragile, de surcroît quand ils ne sont pas des célébrités. L’augmentation
du salaire d’Olivier Nora était-elle judicieuse en ces temps où l’édition n’est
pas au mieux de sa forme ? Boualem Sansal est-il le bouc émissaire ou le
chien dans le jeu de quilles ? Des auteurs célèbres chez Grasset ont-ils
poussé sciemment ou pas leurs collègues de plume moins connus à quitter le
navire ? Je n’ai pas de réponse et ne souhaite pas participer à un débat
qui a aussi une tournure politique.



