lundi 29 décembre 2025

La liste de la honte

 


         « Quand il eut terminé le livre qui l’avait accompagné ces derniers soirs, satisfait, il prit dans le tiroir de sa table de chevet sa « liste de la honte ». C’était un inventaire d’environ cent cinquante classiques que tout le monde affirmait avoir lus et relus, mentant honteusement. Marzio ne faisait pas exception. »

         Je viens de lire ces jours-ci un charmant roman policier (Je n’en lis guère plus d’un ou deux par an), La librairie des chats noirs[1]. Dans ce roman, Marzio le principal protagoniste est libraire et il s’est amusé à dresser la liste des classiques qu’à sa grande honte il n’a pas lus. La liste, bien sûr, n’est pas donnée aux lecteurs de ce polar, sinon quelques titres parmi lesquels tout lecteur un tant soit peu au fait de la grande littérature européenne peut sourire en découvrant Le Rouge et le Noir, Ulysse, L’homme sans qualité, et Les quatre filles du docteur March et Les Buddenbrook. Ce clin d’œil à la gloire des classiques m’a beaucoup amusée et a nourri un sentiment de honte (comme quoi !) car j’étais incapable de mettre un nom d’écrivain sur Les Buddenbrook bien que le titre ne me fût pas inconnu. Vérification faite (merci Wikipédia !), il s’agit de Thomas Mann. C’est que je n’ai jamais lu Thomas Mann. Donc pas ouvert non plus La montagne magique dont le tire m’est pourtant familier. Nos yeux absorbent des titres de couvertures chez les libraires et ma formation littéraire universitaire y est aussi sans doute pour quelque chose. Alors voilà de quoi commencer ma propre liste de la honte. Aurait-elle cent cinquante références ?  Assurément non. Quoique cela dépend de ce que l’on fait entrer dans la catégorie classique. Des romans récents sont devenus des classiques.

          La liste est subjective. Quelqu’un m’a donné un jour un florilège des 1001 livres qu’il faut avoir lus dans sa vie[2]. Sans doute se sentait-il arrivé à un âge où il avait un tel détachement de tout qu’il ne s’estimait plus être un marathonien de la lecture, si tant est qu’il ait lu beaucoup de romans, préférant l’Histoire. Et plus cruellement, la cécité du grand âge le gagnant l’obligeait à un certain renoncement. Alors que j’ai bien entamé la moitié d’un siècle en bougies soufflées, la question de mon propre parcours de lectrice me titille. Ne plus voir clair pour lire serait pour moi la plus affreuse invalidité de la vieillesse. Mais j’ai encore, heureusement, de la marge et de belles années devant moi à pouvoir dévorer du papier ! Et il ne faut point songer à ce que disait Umberto Ecco, plein de clairvoyance et de résignation, dans un entretien avec Jean-Claude Carrière si ma mémoire ne me fait pas défaut. « Il y a plus de livres dans le monde que d'heures pendant lesquelles nous les lirons. »

         Alors si moi aussi je dressais cette liste de la honte, quels titres y mettrais-je ? En voici quelques-uns qui me viennent spontanément à l’esprit, outre l’œuvre de Thomas Mann susnommé :

Ulysse de James JOYCE, L’homme sans qualité de Robert MUSIL, Les frères Karamazov de Fedor DOSTOÏEVSKI, Guerre et paix de Léon TOLSTOÏ, Gargantua et Pantagruel (in extenso) de François RABELAIS, La vie mode d’emploi de Georges PEREC, Le bruit et la fureur de William FAULKNER, Tess d’Urberville de Thomas HARDY, Le roi Lear de William SHAKESPEARE, Frankenstein de Mary SHELLEY.

          Loin de jouer les fausses modestes, je m’arrête là parce que je sèche. Et surtout je m’aperçois que je ne cite que des auteurs occidentaux. Quid des écrivains de langue arabe ? (J’aurais pu citer Le Livre des jours de Taha Hussein si je ne l’avais pas lu il y a peut-être trente ans. Remarquable et émouvant !) Quid des Japonais ? (J’ai lu quelques Kawabata) Et tant d’autres…. Le monde des lettres est vaste et nous le restreignons souvent à la littérature occidentale.

         Enfin, si j’avais dressé une liste avant le confinement, j’aurais ajouté Belle du seigneur d’Albert COHEN et Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand CELINE. Comme quoi il n’est jamais trop tard pour me plonger dans les incontournables ! Et loin de moi l’idée d’avoir honte. On apprend et on découvre à tout âge.

 

 

 



[1] Piergiorgio PULIXI La librairie des chats noirs, Editions Totem 2025, page 103.

[2] Les 1001 livres qu’il faut avoir lus dans sa vie, Editions Flammarion, 2007, ouvrage réalisé sous la direction de Peter Boxall


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