Réflexions d'un pêcheur attablé, Emile Fréchon, 1900
La bibliothèque de Boulogne-sur-Mer
propose du 30 juin au 20 septembre une très belle exposition de photographies
du journaliste Emile Fréchon (1848-1921) dont j’ignorais tout de lui avant de
découvrir cette rétrospective. Photographe amateur, il fut très vite reconnu
par ses pairs et considéré comme le Jean-François Millet de la photographie car
son naturalisme, ses clichés du monde paysan et ses cadrages rappellent
effectivement le peintre de Barbizon. Ses photographies laissent non seulement
un témoignage de la ruralité mais aussi du peuple algérien ou des habitants des
polders hollandais dans les premières années du vingtième siècle. L’exposition
a habilement mis en perspective des clichés de paysannes, porteuses d’eau,
lavandières, pour ne citer que quelques exemples, de la campagne française ou
du bled. Similitude des postures, d’un quotidien pauvre et voué au labeur, mais
auxquels l’artiste a su donner une touche de poésie et de beauté par son
travail sur la lumière et sa capacité à immortaliser l’ingénuité et la noblesse
de ses sujets. On lui doit également des séries de portraits particulièrement
émouvants de marins, notamment ceux d’Etaples et Boulogne-sur-Mer, et de leurs
familles. Qu’il s’agisse de mises en scène autour de la table dans leur foyer
(jouer aux dés, manger la soupe) ou de leur travail sur le bateau comme passer
la quille au coaltar, chacun de ces clichés va au-delà du simple témoignage
historique. Il n’y a, dans leurs vareuses rapiécées, leurs suroîts de toile
enduite, leurs visages burinés, aucun misérabilisme mais toute l’empathie du
lettré pour des hommes qui affrontent la mer dans des conditions climatiques
éprouvantes, au péril de leur vie bien souvent. Quelque vingt à trente ans séparent les hommes de ces photographies des portraits de marins que Victor
Hugo a dressés dans La Légende des siècles[1]
et Les Travailleurs de la mer[2].
Le portrait d’un marin attablé pensivement, un verre à la main m’a
immédiatement rappelé Barður, ce pêcheur à la morue islandais, dans le sublime
roman de Jón Kalman Stefánsson Entre ciel et terre[3],
parti en mer sans sa vareuse, l’esprit tout imprégné de quelques vers du Paradis
perdu[4]
de Milton dont il venait de savourer les mots. Le bateau est pris dans la
tempête, l’eau glacée cingle les marins. Oubli fatal pour Barður qui n’a plus
que la poésie pour paletot lorsque la mort l’enserre.
La mer, encore de nos jours, prend les
hommes au cœur de leur labeur. Par une cruelle ironie du sort, le jour même où
je visitai cette exposition, un chalutier français faisait naufrage et trois
marins perdaient la vie[5]. Quelques heures plus tôt,
j’assistai, émue, à l’ouverture de la Grande procession mariale de
Boulogne-sur- Mer, tradition annuelle de piété populaire qui fait entrer une
statue de la Vierge de Boulogne sur un bateau dans le port, avec, dans son
sillage, l’escorte d’autres chalutiers et l’écho des cornes de brume, tandis
que sur le quai des fidèles entonnent des chants à la Vierge et cet émouvant
cantique Astre béni du marin / Conduis ma barque au rivage / Garde-moi de
tout naufrage / Blanche étoile du marin. Folklore pittoresque pour les uns,
rituel de foi pour les autres. Témoignage tangible assurément de ce lien
sensible qui unit ceux qui travaillent avec la mer à l’horizon plus grand que
soi, la vastitude du ciel et le recours parfois désespéré au Ciel. Il m’a
fallut assister un jour à une messe des marins, entendre, les larmes aux yeux,
la litanie des noms de marins portés disparus pour mesurer à quel point un pays
de mer ne vit pas comme un pays des terres, à quel point nous oublions souvent
que, derrière la boîte de thon que nous ouvrons machinalement, il y a des hommes
de courage qui ont affronté les vagues.
[1] Parution
de La légende des siècles en trois volumes (1859, 1877,1883)
[2] Les
travailleurs de la mer, 1866.
[3] Entre ciel et terre, 2012, aux
éditions Gallimard.
[4] Le
Paradis perdu, John Milton, 1667
[5] Naufrage
du chalutier Maranello au large de Plymouth (Angleterre) dans la nuit du
29 au 30 août 2026.