dimanche 7 juin 2026

Une généreuse manifestation

 

                                       Festival du livre à Moreuil, 30 et 31 mai 2026


         Le week-end dernier, j’étais invitée, pour la deuxième fois, à un festival du livre dans une commune d’environ quatre mille habitants. Petite ville ? Gros bourg ? À la fois cité industrielle et résidentielle (Amiens, la capitale picarde est à une vingtaine de kilomètres), la commune compte aussi quelques belles demeures de notables. Un habitat reconstruit après la première guerre car la ville fut détruite en 1918. La campagne environnante – le Santerre – plateau céréalier entre deux vallons (L’Avre et la Noye) cache désormais ses plaies des combats sous de paisibles champs de blé. Il faisait très chaud ce samedi 30 mai, avec un soleil qui embrassait l’horizon et l’ondulation douce des cultures comme une venue précoce de l’été. Il y avait dans cette immensité, autour de ma voiture, un je ne sais quoi d’émouvant. Pas la réminiscence des bombardements de 1918. Mais la perspective de participer à cette généreuse manifestation de promotion du livre et de la lecture en milieu « semi-rural ». Généreuse, je le répète, et courageuse à l’heure où le secteur du livre neuf souffre. Une initiative portée par une association[1] constituée d’une poignée de bénévoles, et qui durant ses quatre années d’existence s’est déployée, avec, à sa tête, une jeune libraire dynamique. Durant ces deux jours de festival, plus d’un millier de visiteurs ont franchi les portes d’un gymnase surchauffé par une température caniculaire, beaucoup sont ressortis avec une pile de trois, quatre (voire davantage) livres dans les bras. Des albums jeunesse, des romans, des livres d’art et d’histoire locale. De la poésie également ! Mes deux voisins de stand et moi avons parfois signé chacun un de nos recueils à un même lecteur passionné. Pour avoir participé à un autre salon du livre dans un périmètre plus proche d’Amiens et qui n’a pas les mêmes retombées malgré l’énergie et le sens de l’accueil de ses organisateurs, je me suis demandé ce qui faisait le « petit plus » du salon de Moreuil. Un esprit de clocher, tout simplement. Moreuil a une vie qui lui est propre, avec ses commerces, son collège et sa librairie. La librairie d’Estelle a du poids auprès des enseignants et des habitants. Ce qu’il manque à l’autre salon, situé dans un village dortoir en périphérie d’Amiens.

          Durant ce week-end, j’ai vu des gens heureux d’échanger avec les auteurs, des auteurs ravis de l’accueil qui leur était fait, une jeune autrice étonnée de voir sa pile des livres écoulée en une journée, une artiste vendre ses aquarelles, des enfants courir vers la mascotte de P’tit Loup, d’autres écouter des histoires sous un tipi. Et comme il est désormais fréquent dans les salons du livre, un stand consacré à des travaux de découpage, pliage de pages de vieux livres. Qui ne connaît pas l’emblématique hérisson de cette activité manuelle à la mode aujourd’hui comme le furent, dans les années soixante-dix, les fleurs en collants Dim usagers ? Le livre est un bien matériel au-delà de sa valeur culturelle. Un produit fragile, qui parfois vieillit mal, s’effeuille, jaunit, moisit, se tache. Alors pourquoi pas donner une seconde vie à ces pages orphelines plutôt qu’elles ne finissent dans la broyeuse à papier ? N’ai-je pas, moi-même, avec un Que sais-je obsolète, acheté quelques dizaines de centimes de francs dans une brocante, composé des collages ou recouvert d’anodins carnets de notes ? Et pourtant ces hérissons-livres ne m’ont jamais séduite. Et comment dire ma surprise, mon désarroi en découvrant au pied du stand, ce jour de salon, un cageot de vieux livres aux couvertures de simili cuir, prisés des lecteurs trente ou quarante ans plus tôt, attendre d’être désossés ? Ma muette et inutile tristesse d’y trouver un exemplaire du magnifique Raboliot de Maurice Genevoix. Un livre en bon état mais que le lectorat d’aujourd’hui dédaigne. L’homme de lettres et ancien combattant de 14-18 reçut, à juste titre, l’hommage suprême de la nation par sa panthéonisation[2]. Au demeurant, qui lit encore Genevoix aujourd’hui ? Les dictées à l’encre violette sont d’une autre époque. Les lecteurs de Genevoix aussi.



[1] Association Avre de Mots

[2] 12 novembre 2020.

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