Festival du livre à Moreuil, 30 et 31 mai 2026
Le week-end dernier, j’étais invitée,
pour la deuxième fois, à un festival du livre dans une commune d’environ quatre
mille habitants. Petite ville ? Gros bourg ? À la fois cité
industrielle et résidentielle (Amiens, la capitale picarde est à une vingtaine
de kilomètres), la commune compte aussi quelques belles demeures de notables.
Un habitat reconstruit après la première guerre car la ville fut détruite en
1918. La campagne environnante – le Santerre – plateau céréalier entre deux
vallons (L’Avre et la Noye) cache désormais ses plaies des combats sous de
paisibles champs de blé. Il faisait très chaud ce samedi 30 mai, avec un soleil
qui embrassait l’horizon et l’ondulation douce des cultures comme une venue
précoce de l’été. Il y avait dans cette immensité, autour de ma voiture, un je
ne sais quoi d’émouvant. Pas la réminiscence des bombardements de 1918. Mais la
perspective de participer à cette généreuse manifestation de promotion du livre
et de la lecture en milieu « semi-rural ». Généreuse, je le répète,
et courageuse à l’heure où le secteur du livre neuf souffre. Une initiative
portée par une association[1] constituée d’une poignée
de bénévoles, et qui durant ses quatre années d’existence s’est déployée, avec,
à sa tête, une jeune libraire dynamique. Durant ces deux jours de festival,
plus d’un millier de visiteurs ont franchi les portes d’un gymnase surchauffé
par une température caniculaire, beaucoup sont ressortis avec une pile de
trois, quatre (voire davantage) livres dans les bras. Des albums jeunesse, des
romans, des livres d’art et d’histoire locale. De la poésie également !
Mes deux voisins de stand et moi avons parfois signé chacun un de nos recueils
à un même lecteur passionné. Pour avoir participé à un autre salon du livre
dans un périmètre plus proche d’Amiens et qui n’a pas les mêmes retombées
malgré l’énergie et le sens de l’accueil de ses organisateurs, je me suis
demandé ce qui faisait le « petit plus » du salon de Moreuil. Un
esprit de clocher, tout simplement. Moreuil a une vie qui lui est propre, avec
ses commerces, son collège et sa librairie. La librairie d’Estelle a du poids
auprès des enseignants et des habitants. Ce qu’il manque à l’autre salon, situé
dans un village dortoir en périphérie d’Amiens.
Durant ce week-end, j’ai vu des gens heureux d’échanger
avec les auteurs, des auteurs ravis de l’accueil qui leur était fait, une jeune
autrice étonnée de voir sa pile des livres écoulée en une journée, une artiste vendre
ses aquarelles, des enfants courir vers la mascotte de P’tit Loup, d’autres
écouter des histoires sous un tipi. Et comme il est désormais fréquent dans les
salons du livre, un stand consacré à des travaux de découpage, pliage de pages
de vieux livres. Qui ne connaît pas l’emblématique hérisson de cette activité
manuelle à la mode aujourd’hui comme le furent, dans les années soixante-dix,
les fleurs en collants Dim usagers ? Le livre est un bien matériel au-delà
de sa valeur culturelle. Un produit fragile, qui parfois vieillit mal, s’effeuille,
jaunit, moisit, se tache. Alors pourquoi pas donner une seconde vie à ces pages
orphelines plutôt qu’elles ne finissent dans la broyeuse à papier ? N’ai-je
pas, moi-même, avec un Que sais-je obsolète, acheté quelques dizaines de
centimes de francs dans une brocante, composé des collages ou recouvert d’anodins
carnets de notes ? Et pourtant ces hérissons-livres ne m’ont jamais
séduite. Et comment dire ma surprise, mon désarroi en découvrant au pied du stand,
ce jour de salon, un cageot de vieux livres aux couvertures de simili cuir,
prisés des lecteurs trente ou quarante ans plus tôt, attendre d’être désossés ?
Ma muette et inutile tristesse d’y trouver un exemplaire du magnifique Raboliot
de Maurice Genevoix. Un livre en bon état mais que le lectorat d’aujourd’hui
dédaigne. L’homme de lettres et ancien combattant de 14-18 reçut, à juste titre,
l’hommage suprême de la nation par sa panthéonisation[2]. Au demeurant, qui lit encore
Genevoix aujourd’hui ? Les dictées à l’encre violette sont d’une autre
époque. Les lecteurs de Genevoix aussi.

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