lundi 22 juin 2026

Les sept vies d'un livre

 



    Quand on achète un livre neuf, on connaît son parcours. D’abord sa genèse en tant qu’objet : le lieu et la date de son impression, puis on imagine aisément sa diffusion à travers le maillage des librairies et maisons de la presse. Le livre acheté en librairie se retrouve alors dans notre bibliothèque et peut y rester longtemps, autant que nous l’aurons décidé. Il en va autrement de l’achat ou de la trouvaille d’un livre d’occasion. Le livre aurait-il donc sept vies comme le chat ? Me voilà depuis quelque temps en possession du roman Colères de Vercors des éditions Albin-Michel et achevé d’imprimer en mai 1956. Une édition originale manifestement. Plus aucun souvenir de l’acquisition de cet ouvrage. Vient-il d’un bouquiniste ? Me l’a-t-on donné ? L’ai-je trouvé dans une boîte à lire ? Il possède un Ex libris figurant un étang et une barque ainsi qu’une citation « J’y erre » reprise par l’homophonie des lettres JR accolées. Un nom a été ajouté à la main. Cet Henri Boutier n’a jamais lu le roman, sinon les pages du prologue car le reste de l’ouvrage n’a pas été rogné par le coupe-papier. Pour quelle raison ? Faute de temps ? Lecture ajournée ? Ou choix assumé par désintérêt pour son contenu ?

         Je serai donc celle qui « ouvrira » complètement le livre. Me voici armée d’un coupe-papier. Et je songe à Italo Calvino qui voyait en ce massicotage artisanal « […] des plaisirs tactiles, acoustiques, visuels et plus encore, mentaux. » À mon tour, l’aventure. « Tu te fraies un chemin dans la lecture comme au plus touffu d’une forêt. »[1] J’ai le choix : rogner l’intégralité ou l’entamer progressivement. Ma patience lâche au premier tiers du volume ; j’ai de quoi m’assurer plus d’une heure de lecture. Lecture qui devient bien vite fastidieuse. Je ne m’attache ni aux personnages ni à l’intrigue. Je trouve que le récit a mal vieilli même s’il aborde des questions intemporelles comme la fin de vie, l’égoïsme, l’ambition, la procrastination. Je n’en dis pas plus ; je parlerais très mal de ce livre à peine entamé. Je n’ai pas dépassé le chapitre deux, page 44. J’ai rogné inutilement le livre jusqu’à la page 112.

         Que va devenir le livre ? Vais-je le garder, le déposer dans une boîte à lire ou le donner à un bouquiniste ? Un livre donné est appelé à être partagé. Quelle nouvelle vie ce livre aura-t-il ? Son nouveau possesseur se posera les mêmes questions que les miennes au sujet de la rognure des pages. Un lecteur potentiel peut reprendre à son compte le massicotage. Pour une lecture complète ? Je ne le saurai jamais. Reste ma déception. J’ai tant aimé le célébrissime Silence de la mer du même auteur. Et je n’ai point encore lu le monstre sacré en littérature qu’est le roman Les animaux dénaturés. Mais cela est une autre histoire. Un autre sujet de chronique pour la Datcha. Entre les pages déjà coupées de Colères, j’ai trouvé deux prospectus. Affaire à suivre !



[1] Si par une nuit d’hiver, Italo CALVINO, éditions du Seuil (1982)


dimanche 7 juin 2026

Une généreuse manifestation

 

                                       Festival du livre à Moreuil, 30 et 31 mai 2026


         Le week-end dernier, j’étais invitée, pour la deuxième fois, à un festival du livre dans une commune d’environ quatre mille habitants. Petite ville ? Gros bourg ? À la fois cité industrielle et résidentielle (Amiens, la capitale picarde est à une vingtaine de kilomètres), la commune compte aussi quelques belles demeures de notables. Un habitat reconstruit après la première guerre car la ville fut détruite en 1918. La campagne environnante – le Santerre – plateau céréalier entre deux vallons (L’Avre et la Noye) cache désormais ses plaies des combats sous de paisibles champs de blé. Il faisait très chaud ce samedi 30 mai, avec un soleil qui embrassait l’horizon et l’ondulation douce des cultures comme une venue précoce de l’été. Il y avait dans cette immensité, autour de ma voiture, un je ne sais quoi d’émouvant. Pas la réminiscence des bombardements de 1918. Mais la perspective de participer à cette généreuse manifestation de promotion du livre et de la lecture en milieu « semi-rural ». Généreuse, je le répète, et courageuse à l’heure où le secteur du livre neuf souffre. Une initiative portée par une association[1] constituée d’une poignée de bénévoles, et qui durant ses quatre années d’existence s’est déployée, avec, à sa tête, une jeune libraire dynamique. Durant ces deux jours de festival, plus d’un millier de visiteurs ont franchi les portes d’un gymnase surchauffé par une température caniculaire, beaucoup sont ressortis avec une pile de trois, quatre (voire davantage) livres dans les bras. Des albums jeunesse, des romans, des livres d’art et d’histoire locale. De la poésie également ! Mes deux voisins de stand et moi avons parfois signé chacun un de nos recueils à un même lecteur passionné. Pour avoir participé à un autre salon du livre dans un périmètre plus proche d’Amiens et qui n’a pas les mêmes retombées malgré l’énergie et le sens de l’accueil de ses organisateurs, je me suis demandé ce qui faisait le « petit plus » du salon de Moreuil. Un esprit de clocher, tout simplement. Moreuil a une vie qui lui est propre, avec ses commerces, son collège et sa librairie. La librairie d’Estelle a du poids auprès des enseignants et des habitants. Ce qu’il manque à l’autre salon, situé dans un village dortoir en périphérie d’Amiens.

          Durant ce week-end, j’ai vu des gens heureux d’échanger avec les auteurs, des auteurs ravis de l’accueil qui leur était fait, une jeune autrice étonnée de voir sa pile des livres écoulée en une journée, une artiste vendre ses aquarelles, des enfants courir vers la mascotte de P’tit Loup, d’autres écouter des histoires sous un tipi. Et comme il est désormais fréquent dans les salons du livre, un stand consacré à des travaux de découpage, pliage de pages de vieux livres. Qui ne connaît pas l’emblématique hérisson de cette activité manuelle à la mode aujourd’hui comme le furent, dans les années soixante-dix, les fleurs en collants Dim usagés ? Le livre est un bien matériel au-delà de sa valeur culturelle. Un produit fragile, qui parfois vieillit mal, s’effeuille, jaunit, moisit, se tache. Alors pourquoi pas donner une seconde vie à ces pages orphelines plutôt qu’elles ne finissent dans la broyeuse à papier ? N’ai-je pas, moi-même, avec un Que sais-je obsolète, acheté quelques dizaines de centimes de francs dans une brocante, composé des collages ou recouvert d’anodins carnets de notes ? Et pourtant ces hérissons-livres ne m’ont jamais séduite. Et comment dire ma surprise, mon désarroi en découvrant au pied du stand, ce jour de salon, un cageot de vieux livres aux couvertures de simili cuir, prisés des lecteurs trente ou quarante ans plus tôt, attendre d’être désossés ? Ma muette et inutile tristesse d’y trouver un exemplaire du magnifique Raboliot de Maurice Genevoix. Un livre en bon état mais que le lectorat d’aujourd’hui dédaigne. L’homme de lettres et ancien combattant de 14-18 reçut, à juste titre, l’hommage suprême de la nation par sa panthéonisation[2]. Au demeurant, qui lit encore Genevoix aujourd’hui ? Les dictées à l’encre violette sont d’une autre époque. Les lecteurs de Genevoix aussi.



[1] Association Avre de Mots

[2] 12 novembre 2020.

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