mercredi 15 juillet 2026

Le don d'écrire

 

       


  Le don d’écrire ? Y a-t-il un don d’écrire ? Une aptitude, certes, mais elle ne naît pas ex nihilo. Le goût de l’écriture trouve ses racines dans le goût de la lecture. Aimer les mots c’est d’abord se nourrir de ceux des livres. Et les premiers envoûtements ne viennent pas forcément des grandes plumes. J’ai eu mes premiers enivrements dans les pages de mon manuel de lecture au CP, Daniel et Valérie, avant d’être emportée par une cohorte de récits de jeunesse de cette littérature dite enfantine, célèbre ou pas, intemporelle ou contemporaine. Et le virus fut pris dès les bancs de l’école primaire, à plagier la comtesse de Ségur et Daniel Defoe sur mes cahiers d’écolière. Puis mon horizon de lectrice s’ouvrit à mesure que je quittais l’enfance. Marcel Aymé et Molière en classe de sixième, Zola et Pagnol à la maison, allégrement puisés dans la bibliothèque familiale. Je commence mon adolescence (quatorze ans, tournant majeur dans mes choix de lectures) avec un appétit insatiable. À ce plantureux banquet, je goûte Colette, Flaubert, Bosco, Mérimée, Dumas, Balzac, Giono mais aussi Charlotte et Emily Brontë, Richard Wright. Francis Jammes, Verlaine pour la poésie. Autant de passerelles vers mes propres mots agencés, mes histoires et poèmes maladroits. Je suis entrée en pays d’écriture par mes yeux de lectrice jamais assez rassasiée et par une discipline d’apprentie écrivain jamais abandonnée, du collège à ma vie d’enseignante en passant par le lycée et la faculté des Lettres. Un long périple, pas achevé. La meilleure méthode, j’en suis convaincue, qui a le mérite de rendre opiniâtre, patient et modeste toute personne suivant cette voie.

         Dans un monde où l’on veut tout vite, sans beaucoup d’efforts, une pléthore d’auteurs speed writing pullule, certains n’ont ou n’auront aucun scrupule à soudoyer le nègre I.A. Des sites sur les réseaux sociaux font miroiter des trucs et recettes d’écriture. Rien de nouveau en cela : ce prospectus (des années 1960 ? 1970 ?), trouvé entre les pages du roman Colère de Vercors[1], à la pompeuse et désuète argumentation, prête à sourire.  Suivez ces conseils et votre vie sera bouleversée car « une forte personnalité vous [classera] nettement au-dessus de votre entourage […] »  À vous la pleine maîtrise de « l’Art d’Écrire ». Vous serez gagnés par « l’étrange aptitude des mots à varier de puissance, de couleur, de charme, selon le choix que l’on en fait et l’enchaînement qu’on leur impose. » C’est si vrai, du reste, pour qui modèle ses phrases, fait montre d’un réel recul sur sa production. De prime abord, cette publicité fait des promesses mirifiques, flattant l’égo et le désir d’ambition. Mais elle est peut-être à contextualiser dans une époque où des adultes n’avaient guère eu la possibilité d’une promotion culturelle et sociale par le tremplin de l’école. Et c’est ce qui rend ce document touchant.

         Est-ce à dire, in fine, qu’écrire s’apprend ? Oui, bien sûr, comme toute pratique culturelle, artistique, manuelle ou physique. Oui, bien sûr, sinon l’on n’enseignerait pas la grammaire à l’école et les élèves n’y travailleraient pas l’expression écrite. Oui, bien sûr, sinon les ateliers d’écriture ne seraient pas aussi fréquentés. Oui, bien sûr, sinon les éditeurs ne prodigueraient pas de conseils de bon aloi à leurs auteurs. Toutefois, la meilleure alliée de l’écriture sera toujours notre sensibilité à vibrer au contact des mots. Autrement dit, lire.  



[1] Voir chronique  du 22 juin.


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