dimanche 10 mai 2026

Jeu de ricochets

 



         Volets clos à la Datcha, faute de temps pour l’habiter. Peut-être aussi parce que quelques-unes de mes chroniques n’ont pas le vent en poupe ou peuvent buter contre l’actualité en cours. Pas de ton subversif dans mes lignes ; je n’ai pas l’âme d’une polémiste. Mesurée par nature, je ne m’enflamme pas volontiers et cherche souvent la pondération sur maints sujets. L’éviction d’Olivier Nora des éditions Grasset a fait couler beaucoup d’encre et je me garde bien, ici, d’alimenter la colère déjà largement propagée, même si je ne vous cache pas ma stupéfaction première. C’est sans doute pour cela aussi que j’écris cette chronique après coup. J’étais en Irlande quand j’ai découvert le premier acte de l’affaire. Et, par un étrange jeu de ricochets, j’ai lu le même jour, dans le livre emmené en voyage, ce passage : Or un auteur ne peut rien souhaiter de plus heureux que de tomber jeune sur une jeune maison d’édition et de voir son influence croître avec la sienne ; seul un tel développement solidaire peut créer un lien organique et vivant entre lui, son œuvre et le monde. Une amitié des plus cordiales m’unit bientôt au directeur d’Insel-Verlag, le professeur Kippenberg […] J’ai reçu de lui de précieux conseils […] Et il a réellement fallu une catastrophe mondiale et la loi de la force la plus brutale pour dénouer cette union si heureuse et si naturelle pour l’un et pour l’autre. Je dois avouer qu’il m’a été plus facile de quitter foyer et patrie que de ne plus voir sur mes livres le monogramme si familier.[1]

         La résonance avec le désarroi des auteurs de Grasset est patente. Rappelons néanmoins que Stefan Zweig fut victime des autodafés nazis et qu’il avait à craindre pour sa vie dans son Autriche natale. Autre époque. Sans doute sommes-nous prompts aujourd’hui à incendier notre propre maison. Je laisse à chacun la liberté de juger. Il est vrai toutefois que la situation sociale des écrivains est fragile, de surcroît quand ils ne sont pas des célébrités. L’augmentation du salaire d’Olivier Nora était-elle judicieuse en ces temps où l’édition n’est pas au mieux de sa forme ? Boualem Sansal est-il le bouc émissaire ou le chien dans le jeu de quilles ? Des auteurs célèbres chez Grasset ont-ils poussé sciemment ou pas leurs collègues de plume moins connus à quitter le navire ? Je n’ai pas de réponse et ne souhaite pas participer à un débat qui a aussi une tournure politique. 



[1] Le Monde d’hier, souvenirs d’un Européen, Stefan ZWEIG (Livre de poche, pages 201-202)


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