Mon été en lectures donne
la part belle à George Sand. La petite Fadette m’avait été offert par ma
mère l’année de mes douze ans. Je relis bien sûr ce récit à l’âge adulte avec
un autre regard. Loin d’être une innocente romance rustique, l’histoire met en
scène des personnalités complexes. La fadette – également appelé le grelet, le
grillon en patois berrichon – est un substantif dérivé de farfadet : petit
personnage imaginaire des contes populaires doué de pouvoirs fantastiques,
d'une grâce légère et vive, plus taquin et malicieux que méchant[1]. Être androgyne, mal
habillée, mal peignée, moqueuse et fuyante mais qu’on découvrira droite et
vertueuse, meneuse de feux follets, enfant bâtarde, flanquée d’un jeune frère
boiteux, élevée par une vieille sorcière, Fanchon n’a rien pour plaire à
Landry, beau garçon, posé et réfléchi, fils d’un couple de paysans aisés. Sans
compter la jalousie maladive de son frère jumeau, un ingrédient romanesque qui
agit en puissant opposant, auquel George Sand a également recours dans son
roman Jean de la Roche et qui pourrait a priori prêter à sourire tant
cet obstacle narratif semble naïf et improbable. Sylvinet dans La Petite
Fadette et Hope dans Jean de la Roche ont un égocentrisme tyrannique,
exacerbé, un amour pour leur frère ou leur sœur exclusif qui vire à l’obsession
et nourrit une somatisation, mettant en péril leur vie. Si le lecteur
d’aujourd’hui n’y voit qu’excès, presque de la supercherie perverse, lecteurs
et personnages du 19ème siècle tremblent devant ces symptômes que la
médecine de l’époque ne soigne pas encore. Un autre degré de lecture,
psychanalytique, m’a effleuré l’esprit car cet amour au sein de la fratrie a
quelque chose d’insidieusement malsain. Jusqu’où George Sand en avait-elle
conscience ? L’analyse psychologique très fine qu’elle fait de ses
personnages, sa maturité de femme et son intelligence à sonder l’âme humaine
l’a-t-elle poussée malgré elle ou sciemment vers cet abîme ? Pour replacer
ces histoires dans un contexte sociologique et historique, retenons que le
monde paysan vivait en partie en vase clos avec un esprit clanique ;
partir travailler dans la ville à quelques kilomètres ou ne serait-ce que dans
une ferme voisine, c’est déjà s’affranchir et tenter l’aventure ; les
liens familiaux sont éprouvés. Chez Hope, le décès de la mère développe un
manque affectif que tente de combler sa sœur au sein d’une famille d’étrangers
(des Anglais) isolés dans un château auvergnat et peu soucieux de relations
mondaines.
Il y aurait encore tant à dire sur La
petite Fadette : le rôle de bouc émissaire que jouent Fanchon avec son
frère, le sauteriot (sobriquet dû à son handicap) et sa grand-mère revêche dans
le village, les superstitions qui génèrent des peurs, des rejets. La magie est
aussi dans le roman un poétique ferment narratif. La nuit est propice au
mystère, Fanchon, une ombre inquiétante et m’a fait penser à un autre
personnage de roman, la Mamèche, dans Regain de Jean Giono dont la
silhouette sèche et noire effrayait la douce Arsule dans la garrigue. Comme
cette scène avait frappé la jeune lectrice que j’étais !
En
relisant La Petite Fadette, outre cette touchante histoire d’amour,
c’est la langue de l’écrivain qui m’a séduite, pleine de fraîcheur, émaillée de
patois berrichon. Mon édition ne donne pas de traduction des termes ; si
l’on devine le sens de la plupart des termes, certains ont résisté à ma
compréhension mais n’ont pas terni ma lecture. Cela participait au mystère, à
l’exotisme, au décalage temporel. Recherche
faite, j’ai appris que l’estropison était une blessure – on pense au
verbe estropier – et que les grobilles, brindilles de bois, permettaient
aux enfants de fabriquer de petits moulins sur un cours d’eau. Comment ne pas
goûter à ces expressions ? « un juron tout cendroux », « vous
êtes une grande remégeuse, vous savez charmer les maladies », « Voyez
donc la grelette qui croit charmer Landry Barbeau ! grelette, sautiote,
farfadette, chat grillé, grillette, râlette […] » La
langue pleine d’inventivité n’est pas uniquement le fait d’un écrivain à la
plume alerte mais le fruit d’un lexique de terroir vivant, fécond. Le monde
rural avait la langue acide, émerveillée ou pragmatique. Notre français s’est
appauvri car beaucoup de mots, victimes de troncations par souci d’aller au
plus court, ont perdu leur préfixe ou suffixe. Ainsi n’emploie-t-on plus adoncques,
demeurance, accroire et mêmement. Et guenillon ou chevrillon
sont aussi tombés en désuétude.

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