dimanche 26 juillet 2026

Un été avec Sand

 



                Mon été en lectures donne la part belle à George Sand. La petite Fadette m’avait été offert par ma mère l’année de mes douze ans. Je relis bien sûr ce récit à l’âge adulte avec un autre regard. Loin d’être une innocente romance rustique, l’histoire met en scène des personnalités complexes. La fadette – également appelé le grelet, le grillon en patois berrichon – est un substantif dérivé de farfadet : petit personnage imaginaire des contes populaires doué de pouvoirs fantastiques, d'une grâce légère et vive, plus taquin et malicieux que méchant[1]. Être androgyne, mal habillée, mal peignée, moqueuse et fuyante mais qu’on découvrira droite et vertueuse, meneuse de feux follets, enfant bâtarde, flanquée d’un jeune frère boiteux, élevée par une vieille sorcière, Fanchon n’a rien pour plaire à Landry, beau garçon, posé et réfléchi, fils d’un couple de paysans aisés. Sans compter la jalousie maladive de son frère jumeau, un ingrédient romanesque qui agit en puissant opposant, auquel George Sand a également recours dans son roman Jean de la Roche et qui pourrait a priori prêter à sourire tant cet obstacle narratif semble naïf et improbable. Sylvinet dans La Petite Fadette et Hope dans Jean de la Roche ont un égocentrisme tyrannique, exacerbé, un amour pour leur frère ou leur sœur exclusif qui vire à l’obsession et nourrit une somatisation, mettant en péril leur vie. Si le lecteur d’aujourd’hui n’y voit qu’excès, presque de la supercherie perverse, lecteurs et personnages du 19ème siècle tremblent devant ces symptômes que la médecine de l’époque ne soigne pas encore. Un autre degré de lecture, psychanalytique, m’a effleuré l’esprit car cet amour au sein de la fratrie a quelque chose d’insidieusement malsain. Jusqu’où George Sand en avait-elle conscience ? L’analyse psychologique très fine qu’elle fait de ses personnages, sa maturité de femme et son intelligence à sonder l’âme humaine l’a-t-elle poussée malgré elle ou sciemment vers cet abîme ? Pour replacer ces histoires dans un contexte sociologique et historique, retenons que le monde paysan vivait en partie en vase clos avec un esprit clanique ; partir travailler dans la ville à quelques kilomètres ou ne serait-ce que dans une ferme voisine, c’est déjà s’affranchir et tenter l’aventure ; les liens familiaux sont éprouvés. Chez Hope, le décès de la mère développe un manque affectif que tente de combler sa sœur au sein d’une famille d’étrangers (des Anglais) isolés dans un château auvergnat et peu soucieux de relations mondaines.

         Il y aurait encore tant à dire sur La petite Fadette : le rôle de bouc émissaire que jouent Fanchon avec son frère, le sauteriot (sobriquet dû à son handicap) et sa grand-mère revêche dans le village, les superstitions qui génèrent des peurs, des rejets. La magie est aussi dans le roman un poétique ferment narratif. La nuit est propice au mystère, Fanchon, une ombre inquiétante et m’a fait penser à un autre personnage de roman, la Mamèche, dans Regain de Jean Giono dont la silhouette sèche et noire effrayait la douce Arsule dans la garrigue. Comme cette scène avait frappé la jeune lectrice que j’étais !

En relisant La Petite Fadette, outre cette touchante histoire d’amour, c’est la langue de l’écrivain qui m’a séduite, pleine de fraîcheur, émaillée de patois berrichon. Mon édition ne donne pas de traduction des termes ; si l’on devine le sens de la plupart des termes, certains ont résisté à ma compréhension mais n’ont pas terni ma lecture. Cela participait au mystère, à l’exotisme, au décalage temporel.  Recherche faite, j’ai appris que l’estropison était une blessure – on pense au verbe estropier – et que les grobilles, brindilles de bois, permettaient aux enfants de fabriquer de petits moulins sur un cours d’eau. Comment ne pas goûter à ces expressions ? « un juron tout cendroux », « vous êtes une grande remégeuse, vous savez charmer les maladies », « Voyez donc la grelette qui croit charmer Landry Barbeau ! grelette, sautiote, farfadette, chat grillé, grillette, râlette […] » La langue pleine d’inventivité n’est pas uniquement le fait d’un écrivain à la plume alerte mais le fruit d’un lexique de terroir vivant, fécond. Le monde rural avait la langue acide, émerveillée ou pragmatique. Notre français s’est appauvri car beaucoup de mots, victimes de troncations par souci d’aller au plus court, ont perdu leur préfixe ou suffixe. Ainsi n’emploie-t-on plus adoncques, demeurance, accroire et mêmement. Et guenillon ou chevrillon sont aussi tombés en désuétude.



[1] Définition du CNRTL


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