Plus d’un mois que je
n’ai pas écrit une chronique pour La Datcha. Temps précieusement dévolu à la
rédaction des dernières pages d’un roman en cours, heures de travail consacrées
à forger de nouveaux cours pour mes élèves. Mais également le sentiment de ne
pas savoir quel sujet évoquer dans mon blog : une sorte de désarroi inhibant
et plombant devant la bêtise et l’hypocrisie du monde dans notre ère de la
vindicte intempestive ou mal cadrée. Sont tombés dans un grand sac à cauchemars
les chiffres inquiétants des résultats PISA, l’affaire Orélien, les
manifestations lycéennes. Et voilà que la majorité honnête et civilisée de mes
concitoyens et moi-même assistons, impuissants et médusés, sidérés même,
derrière nos écrans ou depuis les fenêtres de nos immeubles de centres-villes,
depuis le pas de porte de nos commerces, à des saccages dignes de scènes de
guerre, d’une férocité et méchanceté supposées inimaginables dans un pays
démocratique, qui sont l’expression la plus brute de l’anarchie, de la bêtise
couplée à l’envie carnassière de s’accaparer, au débridement total du sens de
posséder, à l’absence totale de la moindre empathie. Un vaste jeu vidéo en live
activé par des esprits décérébrés, pulsionnels, qui se nourrissent l’un
l’autre par une désinhibition intrinsèque aux phénomènes violents de masse. Un
ferment de haine et d’imbécillité qu’on n’a pas suffisamment détecté en dépit
des signaux d’alarme sous-jacents ou déjà patents en bien des domaines. J’ai
ouvert la boîte à cauchemars dans mes lignes alors que je voulais consacrer ma
chronique à une balade parisienne au bord de la Seine, ce vendredi 16 octobre,
premier jour de mes vacances. Le souvenir des images que j’ai glanées est
tellement en décalage avec les scènes terrifiantes vécues vingt-quatre heures
plus tard dans la capitale. Mais comme j’ai à cœur, à La Datcha, de célébrer le
beau, le doux, le paisible, mes dernières lignes et mes photos vous emmèneront
sur les bords de Seine.
Je venais de quitter le Petit Palais et
la très belle exposition consacrée à l’artiste Eva Gonzalès, avec l’idée de
rallier le quartier Saint-Michel à pied en suivant les quais de Seine, le
soleil généreux invitant à la flânerie. Mes yeux ont été la corde invisible
amarrant les péniches à quai. Un chemin de halage poétique où je n’avais qu’à
dérouler ma contemplation et photographier l’insignifiant, l’éphémère, la
banalité apaisante. Du majestueux pont Alexandre III, en passant sous celui de
la Concorde, sous les arches métalliques de la passerelle Léopold Sédar-Senghor
puis sous le pont-Royal, le Carrousel et le pont des Arts jusqu’au pont-Neuf que
j’ai traversé et qui m’a fait basculer sur la rive droite pour rallier le bras sud
longeant l’île de la Cité. J’ai croisé quelques flâneurs, des joggeurs. Sur une
péniche, un chat sur le pont regardait son maître débarrasser le couvert, sur
une autre deux chiens aboyaient entre des pots de jardin. Un lycéen faisait un
devoir de maths assis à califourchon sur un banc. J’ai voulu prendre dans mon
filet des propos de badauds, que j’ai rejetés, parce qu’il était question
d’argent à gagner. J’ai cru renoncer à la photo des bouquinistes des quais
parce qu’on n’y vendait que des fac-similés d’affiches et des peintures à l’huile
aux couleurs criardes ou que les célèbres boîtes vertes étaient criblées de
tags jusqu’à ce que je retrouve enfin des livres aux couvertures chatoyant sous
les jeux de lumière entre le feuillage des arbres. J’ai enfin quitté les quais
pour gagner le quartier Saint-Michel. Rue Saint-Jacques, mon regard a été
arrêté sur la silhouette d’un vieil homme coiffé d’une casquette de marinier
qui parlait à un couple âgé. Une allure de loup de mer esquissée par mon
imagination et dénuée de pertinence dans cette rue parisienne. Je passai déjà
mon chemin quand mes oreilles prirent dans leur filet cette phrase qui bouclait
étonnamment ma flânerie au bord de l’eau : « On m’a déjà demandé si
j’avais navigué sur la Seine. » Comme quoi écouter parler les gens a du
bon ! J’ai accéléré l’allure, préférant mener ma chimère au long cours.





